Mosaïques Odorico à Rennes, quand le savoir-faire italien embellit la ville

À Rennes, il suffit de lever les yeux vers une façade ou de pousser la porte d’un hall d’immeuble  pour découvrir de chatoyants décors de mosaïques. Ils honorent la mémoire colorée et scintillante de l’entreprise Odorico, installée à Rennes de 1882 à 1978, et active dans tout le Grand Ouest.

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Immeuble Poirier, 7 avenue Janvier, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

Les frères Isidore et Vincent Odorico naissent à Sequals dans le Frioul, berceau de la mosaïque moderne, au milieu du 19e siècle. Fuyant la misère qui règne en Italie du Nord, ils rejoignent leur compatriote Gian Domenico Facchina à Paris sur le chantier de l’Opéra-Garnier, qui marque un tournant dans l’histoire de la mosaïque monumentale. Facchina y adapte la technique de restauration des mosaïques pour répondre aux exigences de production, et fait breveter la « méthode indirecte à revers sur papier » : la mosaïque est posée à l’envers sur un support provisoire, en atelier, puis est fixée in situ, par panneaux de 50 x 50 cm. Cette méthode, simplifiant le travail, permet de réduire considérablement les coûts. De plus, les fabricants mettent au point des émaux dimensionnés, réduisant au minimum la coupe des tesselles, donc le temps de travail. De ces innovations naît la mosaïque « industrielle » qui permet de répondre à la demande grandissante.

Les frères Odorico adoptent cette technique pour développer leur activité, qu’ils installent à Rennes en 1882. Artisans hautement qualifiés, ils se spécialisent dans la pose de « mosaïques vénitienne et romaine, mosaïque de marbre pour dallage, mosaïques en émaux et or ».

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Equipe de l’atelier Odorico Frères, Rennes, vers 1910 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne

Le marché de la mosaïque est alors pratiquement inexistant dans l’Ouest. Mais leur considérable savoir-faire, associé à la diminution des coûts et à la vogue des décors colorés dans la seconde moitié du 19e siècle, va faire leur réussite. Ils proposent à leur clientèle toutes sortes de motifs à la mode du moment – façon antique, Renaissance puis Art nouveau – en s’inspirant des catalogues diffusés par les fabricants de matériaux de pavement. À ce jour, quarante programmes de leur production sont répertoriés : sols d’entrées, plaques de maisons, sols de boutiques, détails d’architecture, ornements d’églises. La façade de l’immeuble du 9 rue d’Antrain, alors magasin Valton, créée en 1897 (Guidet, architecte), en est un exemple particulièrement original. Smaltes et pâtes de verre colorées égaient la façade à la façon du fameux magasin parisien Au printemps.

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Anciens magasins Valton, rue d’Antrain, Rennes – CC BY SA -Cliché A. Amet

Le fondateur de l’entreprise, Isidore père, meurt en 1912. Après la Grande guerre lui succèdent ses deux fils, également prénommés Vincent et Isidore. Vincent assure la gestion ainsi que les relations avec la clientèle ; Isidore, la direction des équipes et la conception des projets. Doté d’un véritable bagage artistique acquis à l’école des beaux-arts de Rennes, ce dernier insuffle à l’entreprise une inépuisable capacité de création. En phase avec les goûts de son époque, Isidore fils fait de la mosaïque la vitrine ornementale de l’Art déco dans le paysage urbain. Enchevêtrements de motifs floraux et géométriques, camaïeux de couleurs vives, dégradés complexes apportent la touche de couleur attendue dans la ville. C’est une nouvelle étape particulièrement fructueuse qui s’ouvre pour l’entreprise. Les mosaïques de la piscine Saint-Georges, réalisée en 1925 (E. Le Ray, architecte), en sont très représentatives. De facture classique, la piscine présente un beau décor Art déco, accordant une large place à la mosaïque. Bassin, couloirs, cabines et pédiluves sont issus des ateliers Odorico. Sur le bord du grand bain, le thème de la vague rappelle l’image de la mer apaisée, bercée seulement de quelques clapotis. Toujours en activité, la piscine Saint-Georges a été entièrement rénovée il y a une dizaine d’années. Le bassin a été refait à l’identique, en conservant les motifs et la palette d’origine.

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Piscine Saint-Georges, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

La modernité des années 1930 et son style puriste auraient pu avoir raison de la mosaïque décorative. C’était sans compter sur la personnalité d’Isidore Odorico qui va continuer à parsemer ses créations colorées dans la ville. Il le fait avec talent et subtilité sur l’immeuble dit Poirier, du nom de son architecte, au 7, avenue Janvier en 1931. Les volumes du bâtiment sont mis en valeur par de larges bandes de mosaïque et un décor en rondins dorés. Le célèbre motif d’ovales argentés et de roues dorées sur camaïeu de gris est issu de la Galerie des Marbres de l’Exposition de 1925, mais interprété par Isidore de manière plus sèche et plus géométrique.

 

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Immeuble Poirier, 7 avenue Janvier, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

Devenue Odorico Frères, l’entreprise perdure sous le seul nom d’Isidore à la mort de Vincent, en 1934. Débute une période faste pour l’entreprise, correspondant au plein épanouissement de l’Art déco des années 1920-1935. Le goût d’Isidore pour la couleur et l’ornement est en phase avec l’époque et ses mosaïques s’adaptent avec bonheur à toutes sortes d’édifices, publics ou privés. Il sait également allier son art aux exigences économiques et à la fonction spécifique des bâtiments. A la crèche Papu (E. Le Ray, Y. Lemoine, architectes, 1934), il conçoit de longues frises dans les couloirs et la salle de jeux, inspirées de dessins d’enfants. Le charme naïf des compositions est renforcé par la qualité des finitions et le soin apporté à la pose.

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Crèche Papu, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

À la cité universitaire (J. Galacier, architecte, 1935), boulevard de Sévigné, il prend plaisir à décliner les motifs géométriques qu’il affectionne. Le sol du hall d’entrée aux cercles imbriqués, ainsi que la salle de réception aux sols, escalier et lambris de mosaïque colorée, sont particulièrement remarquables.

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Cité universitaire, boulevard de Sévigné, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

Dans l’église Sainte-Thérèse (H.-M. Perrin, architecte, 1936), la mosaïque valorise la procession vers l’autel, point fort de la liturgie. Le tapis en carreaux cassés, longue bande marquant l’axe de la nef, aboutit à un bel ornement cruciforme. Fait d’éléments symboliques à base de raisins, de feuilles de vigne et d’épis de blés stylisés, il est exécuté avec une remarquable économie de moyens. Sols et lambris manifestent une parfaite maîtrise des effets de superposition, d’emboîtement et d’imbrication typiques des années 1930.

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Eglise Sainte-Thérèse, Rennes – CC BY SA – Cliché A. Amet

Le décès d’Isidore Odorico, en 1945, correspond à un profond changement. L’esprit d’avant-guerre n’est plus à la mode et l’argent manque. On aime les carrelages en grès cérame, solides et économiques. La simplification est aussi en adéquation avec la mode puriste du moment. Pierre Janvier reprend l’entreprise en 1958. Il s’attache à lui donner un nouvel essor en adaptant la production à la modernité triomphante. Murs et sols se couvrent de compositions géométriques épurées. À partir de 1974, la crise économique et l’évolution du goût ont pourtant raison de l’entreprise. Lorsqu’elle ferme ses portes en 1978, Pierre Janvier fait don au musée de Bretagne de 999 dessins, retraçant près d’un siècle d’histoire de l’entreprise. Un tel fonds est unique en France.

Campagne photographie Manzara 2017-2019
Projet de mosaïque Odorico – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne

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