De la salle de TP à la salle d’exposition : les collections botaniques de l’ancienne École Nationale Supérieure Agronomique de Rennes

En 1830, un jeune agronome d’origine alsacienne, Jules RIEFFEL, s’installe à Nozay en Loire-Atlantique (Loire-Inférieure à l’époque) pour mettre en valeur le domaine de Grand-Jouan, un vaste ensemble de landes d’environ 500 hectares. Mais il a également pour ambition de mettre en place un établissement d’enseignement agricole. Dans un premier temps, il ouvre en 1833 une école primaire d’agriculture pour une vingtaine de jeunes de 15 à 20 ans, issus de milieu pauvre ; dans un deuxième temps, en 1842, c’est l’Institut Agricole de Grand-Jouan qui est créé, destiné à des jeunes gens aisés (qui pourront payer leur pension) ayant déjà reçu une bonne instruction primaire et capables de recevoir une formation scientifique et technique de bon niveau.

Les deux institutions, privées à l’origine, sont reconnues par le décret du 3 octobre 1848 qui organise l’enseignement agricole en France selon trois niveaux :

– les fermes-écoles avec une instruction élémentaire pratique,

– les écoles régionales où l’instruction est à la fois théorique et pratique,

– un institut national agronomique qui est l’école normale supérieure d’agriculture.

À Grand-Jouan, l’école primaire d’agriculture devient l’une des sept premières fermes écoles et l’Institut constitue l’une des trois Écoles régionales d’agriculture (avec Grignon et La Saulsaie). Avec les changements de régimes politiques, l’École Régionale d’Agriculture prendra par la suite l’appellation d’École impériale en 1852, puis d’École nationale d’agriculture en 1871.

L’établissement fonctionnera jusqu’en 1896, date à laquelle il sera transféré à Rennes sur le site toujours occupé aujourd’hui par Agrocampus Ouest.

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École Nationale d’agriculture à Rennes, éditions Mary-Rousselière, Rennes – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne

Les professeurs et l’enseignement de la botanique

À la création de l’Institut, l’enseignement porte sur l’économie et la législation rurale, l’agriculture, la zootechnie, les sciences physiques, le génie rural et la botanique.

En 1842, le premier professeur de Botanique est le Docteur Decorce, le médecin de Nozay, qui reste en fonction jusqu’en 1870. Il est alors remplacé par le répétiteur-préparateur en place, Marie-Joseph Saint-Gal, un ancien élève de l’Institut (sorti premier de sa promotion en 1863) qui assurera également l’enseignement de la sylviculture et ne prendra sa retraite qu’en 1901, après 37 ans d’une carrière entièrement passée à Grand-Jouan Rennes.

En 1874, la chaire porte le nom de « Botanique générale et appliquée ». Son programme d’enseignement comprend les points suivants :

  • Botanique : organes élémentaires et fonctions de nutrition, inflorescence, organes de la reproduction, fruits et graines, multiplication artificielle (greffe, boutures, marcottes) ;
  • Physiologie végétale : coloration, odeurs, végétaux parasites, avortements, dégénérescence, maladie des végétaux ;
  • Taxonomie : études des principales familles intéressant l’agriculture de la région de l’Ouest, géographie botanique et agricole, végétaux cultivés et indigènes des régions de l’Ouest et du Centre ;
  • Sylviculture : généralités, essences feuillues et résineuses de la région, mort-bois, structures des bois, pépinières et repeuplement artificiels, plantations, élagage, exploitabilité, taillis simples et composés, aménagement des taillis, exploitation des futaies, dendrométrie et estimation des bois, boisements des landes et des dunes, insectes nuisibles, osiers, haies vives.

En 1902, la chaire de Botanique générale et appliquée est transformée en chaire de Botanique et Pathologie végétale, en même temps qu’est créée une chaire d’Arboriculture. Ce changement qui voit un accroissement de la part d’enseignement consacrée à la pathologie végétale traduit une évolution progressive de l’enseignement de la botanique, originellement plutôt fondamental, vers un enseignement agronomique plus affirmé dont l’organisation perdurera jusque dans les années 1990. Un nouveau professeur, Vital Ducomet, arrive ainsi en 1902, auquel succèdera Charles Duboys en 1920. Tous ces enseignants ont profondément marqué leur époque par l’intérêt de leurs recherches scientifiques et leurs publications.

Les outils d’enseignement

Les cours magistraux sont dispensés par le professeur qui dicte sa leçon aux élèves ; ceux-ci retranscrivent soigneusement sa parole sur leur cahier. Les cours sont suivis d’applications pratiques assurées par les répétiteurs ou chefs de travaux. Autant que possible, des illustrations concrètes sont apportées par du matériel pédagogique ou les collections de l’École.

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Cours de chimie à l’ENSAR, Rennes, début 20e siècle – Marque du domaine public – Dépôt de l’ENSAR au musée de Bretagne

Des catalogues d’exposition nous indiquent ce que pouvait être ce matériel :

  • En 1901, une exposition à Rennes comprend « une collection de champignons de la région conservés dans une solution antiseptique spéciale préparée par Monsieur le professeur St Gal, des spécimens d’une collection générale de champignons secs rendus imputrescibles, de la famille des Polyporées, un tableau de la distribution des végétaux dans la région de Rennes, des herbiers, un catalogue raisonné des végétaux spontanés ou cultivés en Ille-et-Vilaine, établi par MM. St Gal et Demarquet. » On retrouve bien là l’orientation particulière de l’enseignement de la botanique à l’École d’Agriculture.
  • Un autre catalogue, plus ancien, témoigne que le 10 mai 1874, l’École expose quelques pièces de ses collections lors du Concours Régional de Nantes. Il est précisé que « les spécimens de collections d’enseignement exposés par l’École de Grand-Jouan ont pour but de bien préciser, dans l’esprit des personnes qui en pourront faire l’examen, la nature de l’Instruction Agricole que reçoivent les élèves dans cet établissement. » Dans la liste, on relève notamment :

(…)

3°) Collections de graines agricoles, potagères et forestières

4°) Spécimens de collections de bois pour l’étude de la sylviculture

5°) Cônes des principaux arbres résineux

(…)

10°) Pièces du Docteur Auzoux pour l’étude de l’anatomie animale et végétale.

(…)

12°) Reproductions de fruits

13°) Reproductions de champignons comestibles et vénéneux

(…)

25°) Herbier des environs de Grand-Jouan.

Nombre de ces objets sont encore visibles aujourd’hui. C’est par exemple le cas des modèles d’anatomie végétale du Docteur Auzoux.

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Murier, Louis Auzoux – CC0, cliché A.Amet – Dépôt de l’ENSAR au musée de Bretagne

Pour certains scientifiques d’Agrocampus ces pièces auraient été reçues au titre de dommages de guerre (Première Guerre mondiale probablement). Mais leur mention dans ce catalogue semble indiquer que ce ne serait pas le cas. On y retrouve les modèles principaux du catalogue Auzoux diffusés dans d’autres institutions à l’époque. Les quelque 300 moulages de fruits (pommes essentiellement) en plâtre peint ont été récemment restaurés et sont exposés sous vitrine dans le Hall Godefroy d’Agrocampus. La rumeur veut, sans aucune preuve, que ces pièces aient été réalisées par les moines d’une abbaye normande. On peut juste regretter que les moulages des variétés de pomme à cidre les plus connues aient disparu : ils ont en effet été prêtés pour une exposition parisienne en 1939 et ne sont jamais revenus.

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Groseille, Louis Auzoux – CC0, cliché A. Amet – Dépôt de l’ENSAR au musée de Bretagne

On peut également admirer plus de 150 ampoules en verre sur pied, manifestement soufflées à la bouche, renfermant des semences de plantes cultivées, espèces et variétés, datées de la fin du 19ème ou tout début du 20ème siècle.

Quant à la collection de plus de 450 petits flacons en verre contenant les graines d’espèces cultivées ou de mauvaises herbes, présentés sur des plateaux en bois, ils témoignent des difficultés que connaissaient les étudiants lorsqu’on les présentait étiquettes cachées le jour de l’examen. Ces dernières collections, moulages de pommes ou graines, pouvaient avoir un intérêt local, contrairement aux modèles botaniques et mycologiques d’intérêt plus général.

Quelques documents photographiques témoignent aujourd’hui de l’utilisation ancienne de ces objets pédagogiques, qui malgré leur intérêt pédagogique ont fini par tomber en désuétude et ont été remisés au fond des placards où ils ont plus ou moins bien vieilli. Au pire, ils finissaient à la poubelle, surtout lors des déménagements, au mieux ils étaient « recueillis » par le personnel des laboratoires, en particulier comme souvenirs au moment des départs en retraite.

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Salle de zootechnie, Rennes, début 20e siècle – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne

La prise de conscience  de la disparition progressive de ce patrimoine pédagogique a conduit les responsables d’Agrocampus Ouest à les proposer en dépôt au Musée de Bretagne de Rennes dans l’attente de leur hypothétique mise en valeur dans leurs locaux historiques. Leur protection est ainsi aujourd’hui garantie (inventaire des collections Agrocampus mené jusqu’en 2013).

Le musée de Bretagne : un musée pluridisciplinaire et humaniste, au défi de la gestion d’un fonds particulier

Le musée a l’ambition initiale de retracer l’histoire et l’ethnologie de la Bretagne des origines à nos jours, grâce à des collections visant autant les expressions culturelles du territoire breton que les productions matérielles d’origine artisanale ou industrielle. Musée de société, il entend accompagner certaines transformations sociales, urbanistiques, techniques, culturelles ou sociétales de la Bretagne. Il est indissociablement lié à l’écomusée du pays de Rennes, ouvert à la ferme de la Bintinais en 1987 à l’initiative du musée de Bretagne, et créé à partir de ses collections propres (les collections sont aujourd’hui communes, un seul inventaire pour les deux établissements, le musée de Bretagne gérant administrativement et matériellement les collections). Si l’histoire de Rennes et de son territoire proche a été identifiée comme un axe important de la politique d’acquisition dans le projet scientifique et culturel du musée, le dépôt des collections de l’ENSAR constitue un enjeu de conservation et de valorisation pour l’établissement. Le musée ne compte en effet pas dans ses collections d’objets spécifiquement liés aux sciences ou à l’histoire naturelle, ni de compétences propres dans ses équipes.

Le lien entre l’École et l’écomusée du pays de Rennes a certainement été déterminant dans le choix du dépôt : en effet Dominique Poulain, enseignant à Agrocampus Ouest et chargé de valorisation du patrimoine de l’institution, avait œuvré en tant que conseiller pour la programmation scientifique agricole de l’écomusée dans le cadre de sa création et de son développement. La prise en compte de la dimension patrimoniale des objets pédagogiques de l’ENSAR, de les sauvegarder et de les valoriser auprès des publics ont trouvé des débouchés rapides suite aux dépôts qui se sont échelonnés principalement entre 1986 et 1999 et qui ont concerné au total 1370 objets et documents correspondant à une typologie variée (matériel pédagogique, photos, machines et maquettes, documents publicitaires et affichettes, peintures animalières…) et comprenant notamment pour le domaine de la botanique 26 modèles botaniques (Auzoux), 51 modèles mycologiques, 31 échantillons botaniques en bocaux, une soixantaine de tableaux pédagogiques. (A noter : des modèles Auzoux pour la zoologie figurent également dans les fonds).

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Echantillon botanique – CC0, cliché A. Amet – Dépôt de l’ENSAR au musée de Bretagne

Des enjeux de conservation

A la récupération des objets, après un travail de documentation impliquant la contribution d’Agrocampus, il a été décidé de mener des campagnes de restauration, réalisées pour ce qui concerne les modèles botaniques et mycologiques par la restauratrice Isabelle Boiché entre 1996 et 2002, afin de stabiliser les objets. Relativement sales et présentant des corrosions des parties métalliques, des soulèvements et des écaillages, les objets ont été successivement

  • dépoussiérés,
  • nettoyés (salive ou mélange eau-éthanol, appliqué au coton-tige, avec une grande vigilance vis-à-vis de la réaction de la couche picturale aux solvants / parties métalliques nettoyées et protégées),consolidés (résine cellulosique ou Paraloïd B72, aplanissement à la spatule chauffante),
  • remis en forme le cas échéant,
  • dotés de quelques retouches à l’acrylique
  • et conditionnés non démontés (boîtes de stockage en carton non acide et rembourrage intérieur en mousse de polyéthylène, creusé à la forme et toile acrylique).

Ils sont aujourd’hui conservés dans notre réserve dite « Vie professionnelle » (objets en trois dimensions issus de matériaux mixtes : métal, bois, verre, céramique), dans un climat relativement stable bien que non spécifiquement adapté au papier.

Des enjeux de valorisation

La récupération des objets a pu être assez immédiatement valorisée dans le cadre d’une première exposition à l’écomusée (Le savoir est dans le pré, 1998, à l’occasion du cent cinquantenaire de l’enseignement agricole), valorisant les liens de l’institution avec l’école et rappelant l’une des axes de diffusion des sciences et techniques au cœur du projet du musée.

En 2008, l’exposition Graines de vie a présenté les graines dans toutes leurs dimensions botaniques, ethnologiques et symboliques, où les modèles de l’ENSAR avaient une place importante. Leur beauté plastique et leur prouesse technique y ont sans doute été révélées pour la première fois, comparée à la démonstration de rigueur scientifique et de patrimoine pédagogique de l’expo de 1998.

Enfin le prochain projet « Pommes », à l’automne 2019, aura à nouveau recours aux collections issues du dépôt ou à des collections restées dans les fonds d’Agrocampus Ouest.

Afin de travailler sur une plus grande régularité et pérennité de la mise en valeur de ces objets singuliers, le nouveau Projet scientifique et culturel de l’écomusée, en cours de finalisation, dédiera au sein de ses orientations un axe à la compréhension du vivant, à la connaissance et l’expérience, grâce à un espace muséographique spécifique, favorisant la présentation au public d’une partie des collections du dépôt de l’ENSAR.

 

Si le contexte d’utilisation des objets pédagogiques dans un cadre universitaire est parfois peu connu, ce n’est pas le cas pour l’ENSAR, où la place de la botanique dans l’enseignement, la teneur des cours et les objectifs pédagogiques ont la chance d’être documentés. Ainsi leur préservation à travers le temps a pu être, somme toute, relativement satisfaisante grâce à leur utilisation et manipulation raisonnées (uniquement en cours magistral, certains modèles pédagogiques étant même réservés à l’exposition sous vitrine) et à leur durée d’utilisation, qui s’est vraisemblablement adaptée à l’augmentation du nombre d’étudiants à partir de l’entre-deux-guerres et par conséquent la diffusion plus massive de tableaux pédagogiques reproductibles. Outre les objets eux-mêmes, c’est l’ensemble de cette documentation qui doit aujourd’hui être valorisée par le musée.

Les actions de numérisation entreprises par le musée de Bretagne ces dernières années et l’ouverture en 2017 du portail des collections permettent enfin de mieux faire connaître ces objets au grand public et les rendre accessibles aux chercheurs d’une manière renouvelée : la disponibilité et la gratuité de téléchargement d’images HD est rendue possible, pour des réutilisations libres de droits. La possibilité de placer à terme sur le portail des images en 3D orientent le musée vers le projet d’une numérisation 3D d’un modèle clastique Auzoux, afin de permettre au grand public la compréhension complète du rôle pédagogique de ces objets remarquables. De l’École au musée, il s’agit d’un véritable passage de relai patrimonial.

Dominique Poulain et Manon Six.

 

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