Henri Rault, Émile Houdus, une famille de photographes du pays de Fougères

Important témoignage de l’activité d’une famille de photographes en milieu rural au 20ème siècle, le fonds Houdus a rejoint les collections du musée de Bretagne en août 2010.

Cette acquisition, réalisée grâce au don de Franck Houdus, se compose de plus de 60 000 négatifs, d’environ 200 tirages et de matériel photographique. Cet ensemble restitue la production de trois photographes d’une même famille exerçant sur le canton d’Antrain-sur-Coueson et du Coglais des années 1910 aux années 1980 au nord-est de l’Ille-et-Vilaine.

Groupe de mariage, Émile Houdus, Tremblay – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le transfert des collections photographiques du grenier du donateur aux réserves du musée a réquisitionné huit à dix personnes durant six jours afin d’effectuer un premier tri et un dépoussiérage. Ce travail fastidieux a été suivi d’une année de dépoussiérage, nettoyage et conditionnement des plaques photographiques en parallèle à une recherche active sur la famille Houdus-Rault et sa production.

L’état très disparate des plaques au gélatino-bromure conservées pose de véritables questions de conservation. Les dégradations observées vont de la simple altération à la destruction presque totale de l’image. Le temps et les intempéries n’ont malheureusement pas épargné les négatifs photographiques de la famille Houdus comme ceux de nombreux studios photographiques. Néanmoins, nombre de ces plaques, vielles de plus de cent ans, résistent au temps et témoignent du savoir-faire du photographe.

Si beaucoup de ces images présentent un intérêt particulier pour leur valeur documentaire, fournissant à travers l’annotation des négatifs les noms, dates et lieux représentés, d’autres quant à elles, nous charment par leur esthétisme. Ces témoignages fournissent des éléments révélateurs des usages et mœurs de tout un territoire et de ses habitants.

Cette acquisition répond donc à trois objectifs significatifs du rôle d’un musée de société : la conservation d’une collection de grande ampleur, son étude et sa transmission à un large public

Une histoire de famille…

Photographes durant quatre générations, installés à Tremblay et Saint-Brice-en-Coglès (Ille-et-Vilaine), la famille Rault-Houdus a été le témoin de la vie quotidienne des habitants des cantons d’Antrain et du Coglais.

Pionnier de la famille et véritable autodidacte, Henri Rault (1891-1931), à l’aube de ses vingt ans, va très vite s’intéresser à la photographie. Souffrant d’un handicap physique peu propice à l’exercice des métiers de la ferme, ce fils d’agriculteurs va trouver dans la photographie une voie d’épanouissement et une passion. Comme beaucoup de ses confrères, Henri Rault a dû s’en remettre aux manuels de photographie et se fier à ses prédispositions naturelles pour suppléer l’absence de formation. Des revues photographiques et du matériel lui sont envoyés de Paris. Parallèlement, les membres de sa famille lui aménagent un atelier photographique à la ferme de la Hégronnière à Tremblay et dès lors, il photographie ceux qui l’entourent.

Portrait de famille, Henri Rault, Antrain, 2 mai 1915 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Cet atelier servira dans un premier temps uniquement au développement des clichés. Jusqu’aux années 1915, la prise de vue s’effectue de manière rudimentaire le plus souvent en extérieur : deux fonds photographiques et une planche de bois constitueront ses premiers décors. Progressivement, un studio de prise de vue sera construit dans lequel une verrière, véritable puits de lumière, permettra à Henri Rault de photographier les habitants du canton d’Antrain. Au moyen de différents fonds peints et de divers accessoires : guéridons, chaises, rideaux et fleurs, Henri Rault recrée un lieu propice à la prise de vue.

Nombre de ses clichés traduisent la vie quotidienne du canton : les habitants venant se faire « tirer le portrait » et évoquent aussi les paysages et paroisses des communes voisines. Toutefois son travail témoigne singulièrement des séquelles laissées par la Première Guerre mondiale à travers les portraits de soldats blessés des hôpitaux de l’arrière-front à Antrain, Saint-Ouen-la-Rouërie et Tremblay.

Portrait de soldat blessé, Henri Rault, Antrain, 27 mars 1915 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Cette activité, de prime abord amateur, prend peu à peu le pas sur le travail de la ferme et devient avec le temps une activité familiale. Sa nièce, Marie-Thérèse Rault (1908-1989) dont il assure l’éducation, manifeste très rapidement un intérêt certain pour la photographie et n’hésite pas à passer son permis de conduire, parmi les premières femmes de Tremblay, pour l’accompagner dans ses déplacements. Au début des années 1930, après la mort précoce de son oncle, celle-ci épouse Émile Houdus (1906-1993), lui aussi issu d’une famille de cultivateurs et passionné par la photographie. Peu avant leur mariage, ce dernier part en apprentissage dans la Sarthe durant cinq mois et à son retour, le couple reprend le commerce familial.

L’affaire se développe et le territoire sur lequel Émile Houdus prospecte se situe bien au-delà du canton d’Antrain débordant progressivement sur le pays du Coglais. Contrairement à son prédécesseur, seul 20% de sa clientèle provient de Tremblay et l’arrivée d’un nouveau photographe dans la commune, Georges Petipas, en 1930 n’est pas sans conséquence sur le commerce des époux Houdus. Quant au reste de ses clients, ils sont originaires majoritairement d’Antrain, Saint-Ouen-la-Rouërie, Sens-de-Bretagne, Chauvigné et Rimou, et Saint-Brice-en-Coglès, Saint-Marc-le-Blanc et Vieux-Vy-sur-Couesnon deviennent de nouveaux espaces de prospection. Afin de promouvoir leur savoir-faire, le couple installe, avec l’accord des commerçants, des vitrines présentant leurs photographies, sur les devantures des commerces assurant ainsi une publicité pour le studio. Une fois par mois, les époux effectuent le tour des communes pour modifier l’accrochage proposant ainsi de nouvelles prestations. Sur le territoire, trois photographes exercent à la même époque : Alfred Charles à Bazouges, André Catherinne à Sens-de-Bretagne et Louis Fauchet à Saint-Brice-en-Coglès.

Portrait d’Émile Houdus, 1946 – CC BY SA – Collection musée de Bretagne

Sillonnant tout le territoire, Émile Houdus produit un grand nombre d’images de la vie quotidienne telles que des portraits, des mariages, des communions, des conscriptions, des photographies post-mortem ou encore des reportages photographiques relatant l’activité professionnelle de cette région tournée vers le granit et l’agriculture. Outre la prise de vue, Émile Houdus est réputé pour la finesse des retouches de ses négatifs, travail nécessitant patience et dextérité qu’il réalise notamment pour ses confrères. Muni de crayons de retouches, stylets et peinture, il adoucit les traits des visages, agrémente de nuages un ciel trop dégagé ou souligne certains éléments afin de parfaire le cliché. Sa femme, quant à elle, tout en gardant une pratique amateur, assiste son mari aussi bien dans la gestion du commerce que dans le développement des clichés.

À Tremblay, comme dans le reste de l’Europe, la Seconde Guerre mondiale freine l’expansion du commerce familial. La ferme, toujours en activité, constitue à cette époque, une aubaine pour le couple, lui permettant ainsi de s’approvisionner en ces temps difficiles. La pénurie de carburant et la réquisition des véhicules obligent Émile Houdus à s’organiser avec les moyens du bord : vélo et charrette lui permettront d’aller photographier les mariés, communiants et autres habitants des communes environnantes.

En 1959, Émile Houdus ouvre un autre studio photographique à Saint-Brice-en-Coglès tout en maintenant son activité à Tremblay. À cette occasion sa clientèle se diversifie et il touche un territoire beaucoup plus large.

Le couple donnera naissance à sept enfants et transmettra le métier à trois d’entre eux. Leur fille ainée, Marie-Thérèse Villalard assurera un relais à travers un dépôt-vente de photographies à Antrain où les habitants pourront déposer et retirer leurs clichés, leur fils Yves deviendra photographe à Pontorson (Manche) et Émile, le fils ainé, prendra la succession du studio à Saint-Brice-en-Coglès. Ce dernier, transmettra à son tour la passion à son fils, Franck Houdus avec lequel il s’associera en 1985 et travaillera jusqu’à sa retraite en 1996.

Portrait de Marie-Thérèse Houdus, Émile Houdus, Tremblay, 13 juin 1937 – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Nombre de leurs clichés sont conservés dans les albums familiaux des habitants du pays de Fougères. Quant aux cartes postales produites par Henri Rault et Émile Houdus et éditées par la maison CIM (Combier Imprimeur Mâcon), elles constituent une production plus rare et assurent la pérennité d’une partie de cette dernière à travers les collectionneurs et habitants des cantons.

Portraitistes de toute une vie…

Première source de revenu pour de nombreux studios photographiques, les portraits constituent près de 90% de la production d’Henri Rault et d’Émile Houdus. Explorant la totalité des sous-genres du portrait, les photographes de la famille Rault-Houdus nous livrent par les négatifs des images-clés de la vie familiale, civile et militaire des habitants des cantons d’Antrain et du Coglais.

Des enfants modèles

Le portrait d’enfant n’échappe pas à cette vaste production. Dès ses débuts, Henri Rault propose une vision poétique et originale de l’enfant. Disposé dans un nid précaire pour l’occasion, nu sur un coussin ou en habit du dimanche, entouré de jouets, celui-ci accapare l’objectif évinçant peu à peu les adultes.

Portrait d’enfant, Henri Rault, Tremblay – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Chaque année à la même époque s’ouvre une période très intéressante pour le commerce photographique : celle des communions. Cette production, moins présente chez Henri Rault, représente près de 20% des images produites par Émile Houdus et assure pour ce dernier une activité intense d’avril à juin.

Vive les mariés !

Quant aux photographies de mariage, elles correspondent à un tiers de la production du commerce familial.

Malgré son handicap, Henri Rault n’hésite pas à se rendre sur le lieu de la noce afin de sceller, officialiser et immortaliser l’alliance des deux familles. Véritables metteurs en scène, Henri Rault et Émile Houdus placent mariés et convives en veillant au respect des codes traditionnels.

Groupe de mariage, Émile Houdus, Tremblay – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Ces photographies de pratique assez ancienne et répandue, dont la richesse est restée jusqu’à présent inexploitée, sont pourtant d’un intérêt majeur pour avoir fixé certains aspects de la vie traditionnelle dans les campagnes antrainaises et coglaisiennes.

Le dernier souvenir…

Plus d’une soixantaine d’images au sein du fonds Houdus témoignent d’une pratique singulière au 19ème et 20ème siècles : la photographie post-mortem. Le portrait commémoratif constitue souvent la seule image disponible de la personne décédée dans la famille spécialement chez les nourrissons et les jeunes enfants dont le taux de mortalité reste élevé au début du 20ème siècle. Rares, en effet, sont les photographies post-mortem d’adultes au sein du fonds, celles d’enfants restent majoritaires. Présentés au repos dans un lit ou dans un berceau, accompagnés de fleurs, gerbes mortuaires ou encore de jouets, les enfants semblent être plongés dans un profond sommeil.

Et de toute une communauté…

La famille Rault-Houdus, photographes, et, aussi habitants du canton d’Antrain et du Coglais, participe à la vie quotidienne de tout ce territoire.

Au travail comme à la fête

Loin de proposer un discours stéréotypé et héroïsé sur la paysannerie, Henri Rault et Émile Houdus, père comme fils, s’attachent à rendre une vérité plus exacte du monde rural.

Dans les reportages photographiques produits par la famille Houdus-Rault : chantiers de constructions, carrières et battages où aucune fioriture ne transparaît, figure la réalité du travail sur les cantons d’Antrain et du Coglais, territoires tournés vers l’exploitation du granit et l’agriculture. Ces images, plus rares au sein du fonds, nous transmettent des informations essentielles sur la vie des habitants et sur l’évolution des mœurs et coutumes au 20ème siècle.

Groupe de maçons de, Émile Houdus, Rimou, 17 juillet 1934 – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Quelques photographies de paysages ou d’architectures se distinguent du répertoire proposé par la famille Rault-Houdus et participent à la production de cartes postales éditées par la maison CIM à Mâcon.

Outre les reportages professionnels, ces photographes vont immortaliser les scènes de processions, les Fêtes-Dieu et les fêtes locales laïques, participant par la même occasion à cette joie collective. Quant aux évènements publics, ils n’échapperont pas à l’éternelle photographie ; la visite du général de Gaulle en Ille-et-Vilaine en septembre 1960, de passage à Antrain, ne passera pas inaperçu pour la foule antrainaise ni pour le photographe à l’affût du bon cliché.

Sous les drapeaux

Nombreux sont les conscrits, jeunes hommes de 20 ans aptes au service militaire, à venir immortaliser ce moment chez les photographes Rault et Houdus. Sur la place de la mairie devant un drapeau tricolore, devant les commerces ou en studio, les conscrits posent fièrement en habit de fête – chapeau à ruban, cocarde, bon pour le service et épinglette en laiton – marquent ainsi leur passage à la vie adulte.

Mais l’un des témoignages les plus poignants, proposé par Henri Rault, reste sûrement celui de la Première Guerre mondiale et des séquelles laissées sur ces soldats et leurs familles. La Grande Guerre a fait l’objet d’une production photographique considérable tant sur le front qu’à l’arrière. Les portraits des soldats en permission ou des hôpitaux de l’arrière du front d’Antrain, Saint-Ouen-la-Rouërie et Tremblay correspondent à une production bien plus spécifique témoignant ainsi du quotidien de cet arrière-front.

Groupe de soldats blessés, Henri Rault, Antrain, 20 août 1915 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le fonds Houdus illustre parfaitement la pratique d’un photographe en milieu rural au 20ème siècle. Cette source iconographique, d’une extrême précision, constitue un matériau ethnographique sans commune mesure pour les chercheurs, historiens et curieux.

Véritable témoignage de la vie quotidienne des habitants des cantons d’Antrain et du Coglais au 20ème siècle, la collection Houdus nous éclaire tout autant sur la pratique de la photographie du début du siècle jusqu’aux années 1980.

Autrefois dénigrée, à tort, la production des studios photographiques ruraux retrouve depuis une vingtaine d’années sa légitimité dans les collections muséales. Quel beau projet pour un musée que de pouvoir conserver et restituer cet héritage local !

Maëva Roger.

Extrait de Henri Rault, Emile Houdus, une famille de photographes du pays de Fougères, éditions de Juillet, Rennes, 2012.

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