Nourrir les siens, nourrir les autres

Sur la route, nous avons les bornes kilométriques, le compteur du tableau de bord, voire le GPS pour mesurer le chemin parcouru. Mais qu’en est-il de notre histoire ? Je ne parle pas de la « grande histoire », celle que commémorent les statues, les plaques du souvenir et les monuments aux morts. Je parle de notre histoire intime, quotidienne, celle qui ne s’enseigne ni dans la rue, ni à l’école. Une histoire que beaucoup ont fuie quand le grand-père commençait à dire « de mon temps… ». Une histoire qui n’en est pas moins celle de nos ancêtres dont on sait vaguement qu’ils ont été paysans, aubergistes, cochers ou vanniers, et pour certains d’entre eux, nommés sur la pierre du caveau familial. Cette histoire-là, intime et collective nous est rendue, révélée par les photographes ; ce sont eux qui nous aident et aideront nos enfants à mesurer la distance parcourue et à savoir où ils en sont.

À la fin du 19e siècle, le matériel photographique avait commencé à s’alléger et une sorte d’âge d’or s’était ouvert pour les aventuriers du quotidien. Tandis que leurs confrères multipliaient les reportages sensationnels aux quatre coins du monde, eux s’enivraient de saisir un monde qui s’en allait autant qu’un monde qui naissait. Leur immense curiosité nous offre un impressionnant panoramique saisissant rien moins que le temps qui passe.

Scène de battage, Amédée Fleury, Luitré, vers 1900 – CC BY SA – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Il nous est possible aujourd’hui d’interroger leurs reportages tous azimuts pour mieux comprendre qui furent ces Bretons au travail et comment ils inventaient déjà ce qui allait faire d’eux les princes de la planète agro-alimentaire. En multipliant les « instantanés », les photographes captent aussi les mouvements du paysage et l’étrange transformation des bêtes.

Bretons au travail

S’il est alors des photographes pour multiplier l’image de mendiants et d’infirmes, de « vieux Chouans » et de coutumes archaïques, c’est qu’il faut entretenir le mythe d’une Bretagne pauvre et arriérée même si, depuis des siècles, elle a exporté des céréales, commercé avec le monde et développé une culture populaire originale. Mais il est aussi nombre de photographes qui, parfois même à leur insu, saisissent autre chose que des clichés et des idées reçues et ce sont ceux-là qui nous intéressent.

Scène de hersage, Raphaël Binet, Ile-aux-Moines, 1939 – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Dès lors qu’on se penche sur un nombre significatif d’images prises au début du 20e siècle aux quatre coins de la région pour illustrer n’importe quel thème à l’exclusion des marchés et des fêtes où il y a , d’une manière ou d’une autre, exhibition, on voit un peu partout surgir une foule, habillée sans grand souci des guises et des modes et d’abord préoccupée d’être à l’aise au travail. Pour peu que l’artiste ait oublié de localiser son image, la diversité des chapeaux, des casquettes, des fichus, des blouses, des chemises, des tabliers, des gilets, des pantalons, des châles peut nous promener de l’Italie aux Flandres. Les toques et les blouses blanches des cuisiniers, des pâtissiers et des crémiers posant devant leurs fourneaux ou la vitrine de leur boutique font figure d’exception. Mais dès lors qu’on pénètre au cœur des fournils, des conserveries et des usines, on retrouve la même diversité, tout juste tempérée par des tabliers de toutes tailles. Certes, de nombreuses sardinières portent la modeste coiffe de Douarnenez, Belle-Île ou Quiberon mais à y regarder d’un peu plus près, on voit que le nombre de celles qui dérogent à la règle n’est pas négligeable. Ces femmes en rangs aussi serrés que les sardines qu’elles mettent en boîte nous rappellent qu’à côté des arsenaux essentiellement masculins (sauf en temps de guerre), la Bretagne a aussi connu un monde ouvrier au féminin dans les manufactures et les conserveries.

Mise en boîte des sardines, Paul Géniaux, Bretagne, vers 1900 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

La magnifique photographie de Philippe Tassier montrant une adolescente gardant des moutons dans les landes d’Auray symbolise parfaitement cet usage d’un costume quotidien fait de bric et de broc. Si l’on songe aux paysannes qui peuplent les sablières des chapelles gothiques, on n’a aucun mal à imaginer que cette image sans âge  nous montre une bergère éternelle. Il n’en faut pas moins faire abstraction d’un détail : les pins maritimes ne sont apparus massivement dans le paysage morbihannais qu’à partir du milieu du 19e siècle.

Bergère et moutons, Philippe Tassier, Auray, vers 1908-1912 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne

À force de regarder ces Bretons saisis au coin des champs et des rues, il apparaît que les enfants sont particulièrement présents. Rien d’étonnant à cela puisqu’avant 1914, c’est 41 % de la population qui avait moins de 20 ans (25 % de nos jours). Comment ne participeraient-ils pas à la production et ce, tout particulièrement en été, les vacances scolaires se calant alors sur la moisson et les vendanges. C’est aussi, la période la plus illustrée par les photographes.

La planète agro-alimentaire

Il ne faut pas prendre les images laissées par les photographes, missionnés ou pas, pour argentique comptant. Ainsi, on pourrait facilement se faire prendre au piège d’une Bretagne productrice de céréales dans un bocage infini. C’est que, contrairement à Claude Monet qui peut peindre les pluies qui l’assaillent à Belle-Île, les photographes sont rapidement mis au chômage par la moindre bruine. On ne peut que constater un pic d’images estivales qui se traduit par une surreprésentation des moissons qui coïncident alors avec les vacances du mois d’août. Les travaux d’hiver sont largement ignorés et malgré le temps qu’y passent les agriculteurs et les importantes surfaces concernées, les prairies irriguées ne bénéficient pas de la moindre représentation. Quant aux landes, trop plates, trop éloignées des bourgs, elles n’apparaissent que si elles sont habillées de pins maritimes et animées par une lourde charrette de litière ou une jolie bergère. Nombre de photographes participent à la mise en scène d’une Bretagne rurale archaïque, gardienne des traditions et conforme aux attentes touristiques. Ainsi, le battage au fléau, même s’il sera longtemps pratiqué pour la préparation du blé noir, ne donne pas la même image que la grosse batterie à vapeur ou que la « mécanique » entraînée par les chevaux.

Battage au fléau, Charles Géniaux, Bretagne, vers 1902-1905 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Heureusement, il est des photographes, souvent les mêmes, qui s’arrêtent aussi devant les symboles du progrès sans qu’on puisse savoir où réside le plus insolite à leurs yeux. Les machines sont bien présentes sans gommer pour autant que, par ailleurs, les agriculteurs bretons sont d’abord des éleveurs passionnés.

En fait, l’agriculture bretonne s’est jetée de façon très volontariste dans la mécanisation, l’amélioration des races, l’utilisation des engrais venus du bout du monde. Même si l’on ne regarde que ces images captant la réalité un peu de biais, on ne peut qu’être frappé par une forme d’abondance générale, par l’énormité des meules de foin et de paille, par les étals garnis, les paniers qui débordent, les pommes et les pommes de terre en tas immenses, les cochons gras.

Femme, enfant et cochon, frères Géniaux, Morbihan, vers 1902-1905 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

On connaît la formule apocryphe d’Archimède « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai la planète avec mon levier ». L’agriculteur breton tient depuis longtemps un raisonnement identique : « Donnez-moi des aliments et des engrais et je produirai du lait et de la viande pour la planète ». Il y a même ajouté un corollaire : « Quand bien même le sol viendrait à me manquer ». Des soues à cochons qui se multiplient, aux étables qui s’agrandissent et aux clapiers normalisés, on devine la tentation d’une maîtrise toujours plus grande de la nature et de ses aléas.

Les photographes nous font entrevoir que la révolution agricole a commencé bien avant les Trente Glorieuses, mais qu’elle n’a triomphé que très récemment. Ils ont su saisir deux mondes superposés, la mécanisation ne se substituant que très progressivement à l’homme, au cheval et même aux bœufs. La Première Guerre mondiale n’a pas suffi à effacer plusieurs millénaires de pratiques agricoles remarquablement stables ; pas même la Seconde qui laisse encore son lot de bœufs attelés, de cochons de plein air, de talus, de barrières et de fontaines entretenus.

Tracteur et charrue, Amédée Fleury, pays de Fougères – CC BY SA – Collection musée de Bretagne

La vie maritime est d’autant mieux documentée que les photographes ont participé avec leurs contemporains à la ruée vers le littoral. La vie des quais leur offrait un spectacle toujours vivant dont ils saisissaient le pittoresque sans se rendre compte qu’ils enregistraient ainsi non pas d’archaïques travailleurs de la mer mais des hommes inventant sans cesse de nouveaux modes de pêche, poursuivant les crustacés et les poissons toujours plus loin, toujours plus profond. En observant, par exemple, les ports de Cornouaille, on voit défiler une incroyable flottille en perpétuelle mutation : les petites unités sardinières de la fin du 19e siècle modifient leurs gréements et s’allongent, font de la place pour les dundees qui vont pêcher le thon avec les canes géantes, les langoustiers dont les viviers grandissent au rythme de l’allongement des campagnes de pêche, les chalutiers qui vont bénéficier des moteurs diesel au début des années 1920 et prendre des dimensions toujours plus impressionnantes. On sait bien que l’étal des poissonniers se transforme au fil des saisons mais on imagine mal à quel point il a aussi évolué au fil du 20e siècle.

Retour de pêche, Jacques de Thézac, Concarneau, années 1930 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Sur les quais des ports, les conserveries aussi inventent, évoluent, transforment. Quand la sardine se raréfie, c’est le maquereau ou le thon qui prennent le relais. Dans le même esprit, la biscuiterie se diversifie et oublie les biscuits de mer pour mettre toujours plus de beurre et de sucre dans ses préparations. Le pain quotidien lui-même s’industrialise bien plus tôt qu’on ne l’imagine. Les immenses moulins qui parsèment les rivières ne se contentent pas de moudre les grains, ils se dotent aussi de vastes fours et tout un système de distribution à domicile se met en place. Le photographe qui capte cette évolution imagine-t-il à quel point elle est moderne et annonce la disparition des boulangeries de quartier et de village ?

Même la restauration essaie de s’adapter au monde qui naît. À côté des vieilles auberges qui nourrissent encore des cohortes d’ouvriers, les hôtels-restaurants s’installent au bord des voies suivies par les touristes. Simples baraquements à l’avenir incertain ou formidables bâtisses rêvées par un architecte, elles proposent un nouveau rapport à la nourriture, ludique et catalyseur de symboles.

Restaurant du Moulin, Henri Laurent-Nel, Saint-Jacut-de-la-Mer, après 1918 – CC BY NC ND – Collection musée de Bretagne, Rennes

Les mouvements du paysage

Quand les photographes capturent une scène animée, ils peuvent aussi saisir un paysage en arrière-plan. Ces lointains permettent bien souvent de localiser l’image (même si on connaît des exceptions, la silhouette des arbres de Haute-Bretagne reste caractéristique), de la dater à la hauteur des arbres dont la plantation sur le littoral n’a été que très progressive, de deviner la saison. Par contre, quand l’artiste compose habilement un véritable tableau où les vaches, la mare, la chapelle et les arbres semblent figés pour l’éternité, on peut avoir envie de disposer du hors-champ pour mesurer jusqu’où va la manipulation du réel. Les poteaux électriques comme les hangars sont la réalité trop souvent occultée. Rien n’est moins immuable que le paysage. Construit au fil des siècles, il a encore vu des talus naître au moment où s’amorçait leur disparition. Les premiers photographes qui se risquent à prendre méthodiquement l’avion captent l’étonnant labyrinthe des bocages qui n’ont pas encore subi les assauts des machines.

Belle-Isle-en-Terre, anonyme, 1951 – CC BY NC ND – Collection musée de Bretagne, Rennes

Les paysages urbains eux-mêmes doivent leur mémoire aux photographes. On imagine volontiers que ceux qui avaient leur atelier au centre de la ville ne photographiaient pas par hasard les échoppes et les boutiques qui se pressaient dans la moindre rue et jusqu’aux faubourgs. Notre incorrigible nostalgie ne nous cache-t-elle pas la profonde modernité des enseignes pimpantes tout comme l’intense activité qui agitait les rues et les places des villes, petites ou grandes, qui disposaient encore de véritables entrées, souvent balisées par les anciens bureaux d’un octroi, un « café de la barrière », une vieille muraille.

Bâtiment d’octroi, anonyme, Rennes, rue de Redon – Marque du domaine public – Musée de Bretagne, Rennes

Les photographes ont enregistré le savant désordre des villes où les porteuses d’eau, les enfants qui traînent, les colporteurs, les laveuses poussant leur brouette, les livreurs de bois et de cidre injectent en permanence une effervescence bienheureuse. Une fenêtre s’ouvre sur un quotidien bien difficile à imaginer pour ceux qui ne l’ont pas vécu. Petit à petit, on voit s’ériger les chapelles et les cathédrales des religions modernes : grands magasins, garages, usines, hôtels, stades et cinémas.

Ce sont, sans doute, les photographies du paysage littoral qui enregistrent les plus forts contrastes d’une époque à l’autre : dunes et prairies où s’insèrent petit à petit des villas, s’alignant avec plus ou moins d’ordre, parallèlement à la ligne de rivage pour former bientôt de véritables agglomérations ; petits champs bordés de murets et patiemment jardinés, perdus aujourd’hui dans d’impénétrables fourrés ou des propriétés privés s’abritant derrière des clôtures infranchissables et des haies de cyprès. Petit à petit, on voit la montée parallèle de la minéralisation et du boisement du littoral.

Villa balnéaire, anonyme, Loire-Atlantique, début 20e siècle – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

La transformation des bêtes

À côté de la foule hétéroclite qui peuple leurs images, les photographes ont su aussi faire place à l’extraordinaire diversité des bêtes. On reconnaît sans mal les petites vaches Bretonnes Pie Noire, les Nantaises aux jolis yeux cernés de blanc, les chèvres des fossés ou les moutons des landes. Mais d’un marché à l’autre, d’un champ à une pâture, des nuances infinies apparaissent qui individualisent en fait chaque animal. La volaille est à l’avenant et il faut beaucoup de patience pour apercevoir, ici ou là, une « race » ancienne.

Vaches bretonnes pie noir, frères Géniaux, Bretagne, vers 1902-1905 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Un observateur attentif ne manquera pas de remarquer que les photographes ont aussi enregistré, sans même s’en rendre compte probablement, de petits changements qui marquent l’évolution du cheptel fermier au fil du 20e siècle. Insensiblement les vaches et les chevaux grandissent, les poules s’uniformisent tandis que les moutons et les chèvres disparaissent du paysage. Les clichés de cochons en disent long sur la révolution qui va conduire à la quasi-extinction du porc Blanc de l’Ouest : les longues oreilles pendantes laissent la place sur les marchés aux oreilles pointues des nouvelles races sélectionnées.

Foire aux cochons, Raphaël Binet, Saint-Brieuc, vers 1920 – CC BY SA – Collection musée de Bretagne, Rennes

Mais ce qui frappe le plus, c’est sans aucun doute la relation à l’animal. Les cochons, nourris à la main dans les cours de ferme, tenus en laisse sur les marchés, menés sur le rivage pour le bain et la pâture laissent deviner une coexistence paisible, une proximité insoupçonnable. Les dernières images de marché où les cochons ne sont plus tenus en laisse mais entassés dans des caissons marquent parfaitement la distance prise après la Seconde Guerre mondiale. Symboliques aussi ces chiens en liberté dans les cours de ferme, voire câlinés dans une scène de moisson que l’on retrouve finalement enfermés dans une cage grillagée, en attente sans doute, de l’ouverture de la chasse. Chevaux, vaches et bœufs apparaissaient plus comme des compagnons de labeur que comme des esclaves corvéables. Même si le photographe a pu vouloir privilégier une scène qui l’intriguait, comment ne pas imaginer que, parfois, la vache participe à la conversation.

Portrait de famille, anonyme – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

François de Beaulieu.

Extrait de Nourrir les siens, nourrir les autres, éditions Fage, 2015.

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