Coup de froid sur les collections

Depuis une quarantaine d’années, la conservation préventive a pris progressivement son plein essor au sein des musées. Agissant sur l’environnement des collections en prévenant les dégradations plutôt qu’en les soignant (conservation curative), cette discipline est en constante évolution. Les fléaux qu’elle combat sont en premier lieu les infestations en tous genres. En prévention, elle cherche à ralentir la dégradation biologique et naturelle des matériaux. Les scientifiques et professionnels des musées ont remarqué la nette efficacité du froid sur la conservation des collections. Il est maintenant admis qu’une température entre 18 et 20°c maximum dans une pièce sombre et ventilée est idéale pour leur préservation (vous pouvez lire à ce propos nos articles sur les réserves). On sait en outre que la réfrigération, voire la congélation, sont parfaites pour stopper certaines infestations et limiter les détériorations naturelles. Cette méthode pourrait paraître pour le moins incongrue. La congélation pour les aliments, oui. Mais pour les collections patrimoniales ?

Ce procédé est non seulement bénéfique pour résoudre des problèmes liés aux collections, mais il est en plus sans danger pour les objets, pour peu bien-sûr que les procédures soient respectées. En voici quelques exemples au musée de Bretagne

Congeler pour stopper une dégradation : l’exemple des négatifs en nitrate

La nitrocellulose qui compose les négatifs photographiques utilisés entre les années 1880 et 1950 est toxique, instable (le dernier stade de dégradation est à 38°C ambiants), auto inflammable à 130°C, voire explosive. C’est dire si les professionnels des musées doivent être attentifs à leur conservation, qui peut se révéler problématique quand leur environnement n’est pas adapté.  Ces supports doivent être stockés dans une humidité relative entre 20% et 50%, et surtout à une température basse, l’idéal étant sous 0°C, pour les stabiliser.

Négatif en nitrate de cellulose – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Un tableau de mesure des dégradations du nitrate de cellulose a été réalisé par le Ministère de la Culture. Par ailleurs, un chantier de repérage des nitrates dans les collections a été mené avec une restauratrice en 2010 afin de réaliser notamment un constat d’état général des collections. Un tableau de cotation des détériorations propre aux nitrates du musée a été produit et affiché dans les réserves. En effet, en tant qu’objets délicats et fragiles, les négatifs en nitrate se dégradent irrémédiablement dès leur fabrication, et le musée de Bretagne en conserve près de 100 000. Le stade de détérioration se définit sur une échelle de 0 – état initial, sans dégradation visible – à 4 – stade avant auto destruction du négatif avec perte totale de l’image. On ne peut donc pas soigner ces supports, mais ralentir, stabiliser ou stopper pour un temps le processus de dégradation. Par ailleurs, les émissions d’acide nitrique dégagées par ce matériau induisent un travail très règlementé pour les professionnels, qui peuvent les inhaler. Un agent qui effectue une mission sur des collections de nitrate doit obligatoirement porter un masque à filtres jetables anti gaz et particules, et ce pendant trois heures maximum d’affilée. Aussi, pour la protection des collections et des professionnels, des solutions de conservation par le froid sont de plus en plus adoptées par les musées.

Conditionnement pour la conservation de clichés photographiques sur support nitrate, cliché Alain Amet, 2012 – CC BY SA – Photothèque musée de Bretagne, Rennes

En 2015, le musée de Bretagne a fait l’acquisition de quatre congélateurs pouvant conserver les collections à une température d’environ -18°C. Un chantier de préparation à la congélation a été lancé. En premier lieu, pour ne pas risquer de perdre les images, les négatifs sont envoyés à numériser, puis à leur retour, empaquetés selon un protocole très strict : ils sont conditionnés dans des enveloppes de papier blanc à PH neutre, elles-mêmes insérées dans un sachet en polyéthylène refermable. Les conditionnements sont ensuite mis dans une boîte en carton cannelé neutre, à raison de plusieurs sachets par boîte (le nombre variant en fonction des formats), avec un indicateur d’humidité. Le tout est installé sur les étagères du congélateur.

Les négatifs peuvent être décongelés le cas échéant, mais uniquement si on les laisse dans leur boîte à température ambiante 24h avant de les déballer. La dégradation irrémédiable des collections en nitrate est donc suspendue par la congélation. La numérisation a sauvé l’image qu’ils ont capturée, et les supports, objets patrimoniaux à part entière, peuvent être gardés. 

Prévenir les moisissures : des herbiers de l’université Rennes 1 congelés au musée de Bretagne

Si le musée a investi dans des congélateurs pour préserver lui-même au mieux ses collections de nitrates, la congélation peut être utilisée sur un temps plus court, à d’autres fins.

Prenons pour exemple le récent dégât des eaux survenu en février 2020 dans les locaux de l’université Rennes 1 : un sous-sol a été particulièrement touché. Il contenait des herbiers et des congélateurs, malheureusement rendus inefficaces par ce sinistre.  Ces herbiers, constitués de plusieurs liasses posées sur des palettes dans la pièce, ont absorbé beaucoup d’eau. Aussi pour les sauver dans un premier temps et dans l’urgence, ils ont été placés dans une cuve d’assèchement au Muséum national d’Histoire naturelle (Paris). Mais une catastrophe n’en évitant pas une autre, la cuve est tombée en panne. L’université a donc fait appel au musée de Bretagne pour demander à utiliser les congélateurs afin de stopper le développement éventuel de moisissures. Deux appareils vides avaient la capacité d’accueillir pour plusieurs mois ces herbiers, qui y ont été aussitôt transférés.

Les congélateurs de la réserve Négatifs photographiques au musée de Bretagne, cliché C. Labbe-Meyzonnade – CC BY SA – Photothèque musée de Bretagne, Rennes

Les planches d’herbiers sont composées de plantes récoltées et séchées, attachées à des supports papier. À côté des plantes sont inscrites les informations relatives à leur récolte et identité. Ces planches sont généralement conservées en liasse, dans une épaisse pochette cartonnée. Ces objets constituent des éléments scientifiques et patrimoniaux d’une extrême importance pour la connaissance biologique des espèces végétales. Il était donc crucial de répondre à l’appel et de mener à bien un chantier de sauvetage de ces collections inondées.

Spécimen d’euphorbe maritime (Euphorbia paralias L.) conservé à l’herbier de l’université de Rennes 1 – Cliché eColNat (ANR-11-INBS-0004), 2018 – CC BY

Les liasses ont d’abord été mises sous sac plastique pour protection du choc thermique notamment. Il fallait en outre prendre en compte la prise de volume conséquente d’une liasse congelée. Tout a pu entrer dans les deux congélateurs prévus. Ainsi en sécurité, conservés à -20°C, les herbiers peuvent attendre d’être pris en charge par une société d’assèchement spécialisée dans les collections patrimoniales

La désinsectisation par le froid

Enfin, le musée de Bretagne a également fait appel à ce procédé pour une autre question de conservation : l’éradication d’une infestation d’insectes. Dans ce cas, la congélation constitue une solution alternative à l’anoxie (traitement d’une infestation par privation d’oxygène), et doit être faite par un prestataire extérieur, le musée ne disposant pas de l’installation nécessaire à ce type de traitement. Cette méthode, qui congèle les objets à cœur, vient à bout de toutes les espèces d’insectes quand la procédure est respectée à la lettre.

A l’occasion du nettoyage annuel des collections du parcours permanent en janvier dernier, les agents du musée ont remarqué la présence de petits coléoptères xylophages concentrés à un endroit précis du parcours, sous un meuble en bois. Il s’agissait plus précisément de petites vrillettes, bien connues des professionnels des musées et redoutées pour leur capacité à dégrader les objets. Il a donc fallu retirer ce meuble du parcours, et celui qui le côtoyait pour plus de sécurité, afin de les traiter préventivement. En effet, une infestation peut être supposée. Ici, pas de trous d’envols récents (sortie des insectes adultes au bout d’une galerie creusée), pas de vermoulures (rejets de bois induits par le creusement des galeries). Mais dans le doute, les deux meubles ont été envoyés à congeler chez un prestataire spécialisé.



La petite vrillette tant redoutée – Anobium punctatum (Geer, 1774), cliché U. Schmidt – CC BY-SA 2.0

La désinsectisation par le froid suit une procédure stricte : il s’agit d’abord de mettre les objets à traiter en sachet plastique à l’endroit où ils sont conservés habituellement, afin que leur environnement hygrométrique reste stable dans un premier temps, et qu’ils ne soient pas soumis à de trop brusques changements thermiques lors de leur transport notamment. Les objets ainsi empaquetés sont placés dans un container ou une pièce prévue pour le traitement. Voici ce que l’Institut Canadien de Conservation recommande : « En matière de désinfestation par congélation, la règle de base consiste à exposer les insectes aux températures les plus basses possible, le plus rapidement et le plus longtemps possible. On recommande une exposition à −20 °C pendant une semaine. »  En effet, tous les insectes ne meurent pas à la même température. Certains, à niveau proche de 0°C, peuvent entrer dans un état comateux (ou diapause) qui leur permet de survivre à la perte rapide de chaleur et de se remettre facilement du choc dès la remontée de température.  Bien en dessous de zéro et sur une période de plus d’une semaine, les espèces d’insectes qui infestent les collections de musée (coléoptères xylophages, teignes, mites …) ne survivent pas.

Ainsi, dans notre cas, les deux meubles envoyés à la congélation ont été placés dans un container de 65m3 à -25°C pendant une semaine, pour ensuite subir une remontée progressive de la température. Cette méthode n’implique aucun produit chimique, et elle est sans danger pour les collections éligibles à ce type de traitement. En effet, certains matériaux peuvent devenir fragiles et cassants à congélation. Il est par exemple fortement déconseillé de refroidir brusquement à très basse température une peinture sur toile ou des objets en caoutchouc. Mais une température de -20°C minimum reste acceptable pour presque tous les matériaux et efficace pour éradiquer une infestation.

Conserver sur le long terme des collections sensibles, stopper l’avancée de micro-organismes sur un temps court dans l’attente d’un traitement curatif ou éradiquer une infestation, voilà à quoi peut servir la congélation des collections patrimoniales. Cette méthode, sans danger pour les objets, est de plus en plus plébiscitée. Bien-sûr, la recherche sur le soin des collections est en constante évolution, et il est possible que ces conclusions évoluent rapidement vers d’autres procédés. Celle de congeler des nitrates par exemple, si elle fait l’unanimité, ne dit pas s’il vaut mieux utiliser une chambre froide ou un congélateur à ces fins. Mais les agents se forment constamment et maintiennent une veille pour connaître les dernières avancées. On ouvre l’œil.

Charlotte Labbe-Meyzonnade.


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