Des motifs de broderie de Jeanne Malivel

Le musée de Bretagne a fait l’acquisition d’un ensemble de dessins préparatoires de broderies, dont une quinzaine est l’œuvre de l’artiste Jeanne Malivel (1895-1926). Originaire de Loudéac, Jeanne Malivel fut élève de l’académie Julian, reçue au concours d’entrée de l’école nationale des beaux-arts, elle préféra néanmoins revenir en Bretagne, la matière bretonne demeurant sa première source d’inspiration. Fondatrice avec d’autres artistes du mouvement artistique Ar Seiz Breur (Les sept frères), elle s’appliqua à moderniser la thématique bretonne tant pour la forme que pour le fond, renouvelant concepts et motifs. Jeanne Malivel aborda tous les registres des arts décoratifs : mobilier, arts de la table, textile, gravure…  

Depuis la fin du 19ème siècle, il existe en France tout un mouvement désireux de relancer la broderie et de l’adapter à la vie moderne. De nombreux articles parus dans des revues telles qu’Art et décoration, Fémina témoignent de ce renouveau. En Bretagne, le linguiste et grammairien François Vallée (1860-1949) fait paraître en 1910 un opuscule intitulé Les petites industries rurales et locales, dans lequel figure la broderie.

Revue Femina, septembre 1905 – Marque du domaine public – Musée de Bretagne, Rennes

En 1916, Jules Ronsin, directeur de l’école des beaux-arts de Rennes, créé un enseignement à destination des jeunes filles avec « un atelier de travaux pratiques, broderies, dentelles » ; Jeanne Malivel (1895-1926) assure la direction de cet enseignement à partir de février 1923. Grace à son engagement et son professionnalisme, le cours devient mixte et s’ouvre également à la gravure sur bois, elle reçoit les félicitations des inspecteurs : « Mentionnons avec plaisir l’importance et la bonne direction que Melle Malivel a su donner à son cours de broderie […] Il y a là des recherches d’une qualité d’art déjà bien marquée ».

Jeanne Malivel dans son atelier, anonyme, Loudéac, vers 1920 – marque du domaine public- Collection musée de Bretagne, Rennes

En 1921, lors du congrès de Fougères de la Fédération Régionaliste de Bretagne (FRB), James Bouillé (1894-1945), pionnier de la rénovation de l’art « celto-breton » expose ses premiers travaux de broderies, coussins, dessus de buffet ou tapis de table très inspirés des manuscrits irlandais. Il y est d’ailleurs récompensé. Jeanne y présente également des modèles. Par ailleurs, l’industriel vitréen Jean Choleau (1879-1965), pilier de la FRB, y expose des tissus de lin et de chanvre qui retiennent l’attention de Jeanne Malivel.

Dès 1922, lors de l’exposition des Arts appliqués qui se déroule à l’école des beaux-arts de Rennes, le critique Maurice Farcy souligne dans la revue Art et décoration, la qualité et la modernité des dentelles de tulle de Jeanne Malivel. Cette même année, du 22 au 27 juillet, se tient à Guingamp la Semaine bretonne, congrès organisé par la fédération régionaliste de Bretagne : Jeanne Malivel y assiste et y présente des broderies réalisées par l’atelier vannetais de Julie Pugeault. Nous ne savons pas comment les deux femmes se sont rencontrées, mais il est certain que c’est elle qui va réaliser la majeure partie des broderies de Jeanne Malivel.

Motif de broderie, Jeanne Malivel, vers 1925 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Julie Nancy Pugeault (1876-1966) est veuve du fils de l’ancien chef de cabinet du préfet du Morbihan. La Revue moderne des arts et de la vie du 15 juin 1922 lui consacre un article évoquant sa participation à l’exposition d’art régional qui se tient à Rennes cette même année : « les broderies envoyées par Mme Pugeault à la même exposition m’ont également séduit par leur originalité et l’heureux sens de la décoration dont elles témoignent. D’une grande finesse d’exécution et remarquablement traitées au point de vue décoratif, ces broderies ont un caractère très artistique et sont faites de dessins inédits. Ces dessins sont de Mlle Malivel et de M. Rosot, de Redon. Ces travaux me sont une occasion de signaler l’initiative généreuse de cette femme de grand cœur, Mme Pugeault, qui a voulu venir en aide à de nombreuses femmes dans le besoin, en leur permettant de se créer quelques ressources supplémentaires par la vente de leurs broderies ».

Lors de la Semaine touristique du Morbihan, se tient l’exposition des Arts industriels bretons à Vannes, du 3 au 10 septembre 1922, on y expose des œuvres d’art « celto-bretonnes » exécutées d’après les dessins de Jeanne Malivel par les artistes brodeuses que dirige Madame Pugeault.

Motif de broderie pour napperon, Jeanne Malivel, vers 1925 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

La famille de Jeanne Malivel passera commande après son décès à Julie Pugeault de napperons brodés d’après les dessins de Jeanne.

S’il reste encore des recherches à effectuer sur la collaboration des deux femmes, il ne fait aucun doute que l’atelier de Julie Pugeault   à assurer la majeure partie du travail pratique de broderies d’après des dessins de Jeanne Malivel.

Plusieurs des dessins présentés ici ont été primés par le comité régional des arts appliqués, en vue de la participation de la Bretagne à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925, dans le cadre du pavillon Ty Breiz réservé à la région.

On notera aussi les remarques et consignes de Jeanne Malivel à l’intention des brodeuses, qui soulignent son attachement aux détails et à la précision de ses attentes.

Motif de broderie pour coussin, Jeanne Malivel, vers 1925 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

L’association avec Julie Pugeault participe également d’une volonté générale du mouvement breton dans son ensemble, de fournir du travail aux Bretons, notamment en milieu rural tout en renouvelant l’artisanat local.

Jeanne Malivel et Suzanne Candré-Creston ont eu le projet de faire paraitre dans la presse régionale une page illustrée des modes bretonnes, dans laquelle elle avait l’intention de présenter des modèles de broderies.

Après le décès de Jeanne en 1927, Georges Robin fonde l’atelier et la revue Nadoziou (les aiguilles), qui sont destinés à valoriser les travaux féminins, tout en apportant une ouverture vers d’autres cultures et en encourageant créativité et modernité, suivant en cela les principes chers à Jeanne Malivel. 

Son décès prématuré n’a pas permis à Jeanne Malivel de déployer toute sa créativité, mais l’œuvre existante témoigne d’un vrai modernisme et d’une grande inventivité.

Laurence Prod’homme.

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