Nouvelle acquisition : « L’impertinence des photographes à la sortie du lycée », un dessin d’Édouard Couturier lié à l’Affaire Dreyfus

Les collections iconographiques liées à l’affaire Dreyfus conservées au musée de Bretagne contiennent un certain nombre de dessins originaux,  fruits d’une forte présence des dessinateurs judiciaires envoyés par les journaux illustrés comme témoins visuels des audiences : c’est le cas par exemple d’Édouard Couturier (1871-1903) représenté dans les collections par 33 dessins, et qui, en quelques traits à peine esquissés, dresse des portraits vivants des protagonistes, saisissant avec brio postures et gestuelles.

Portrait de Waldeck-Rousseau, Édouard Couturier, Rennes, 1899 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

 Élève de Jean-Louis-Forain, sans en partager les idées, Édouard Couturier se fait connaitre du public en publiant dans le journal dreyfusard Le Sifflet, mais aussi dans Le Rire. Ses dessins mettent en scène les différents moments du procès et les principaux acteurs.

Le dessin qui vient d’être acquis est intéressant à plus d’un titre puisqu’il témoigne de l’ambiance fiévreuse du procès et évoque la place des journalistes photographes à Rennes : n’ayant pas l’autorisation d’entrer dans la salle, ils se rattrapent dans les espaces extérieurs, la cour du lycée, l’entrée et la sortie du lycée.

Le départ de Mercier, l’impertinence des photographes à la sortie du lycée, Édouard Couturier, Rennes, août 1899 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Couturier a pris soin d’indiquer les noms des protagonistes de la scène, et de légender non sans humour , »l’impertinence des photographes à la sortie du lycée » , son dessin est dédicacé à Aaron Gerschel, qui figure au premier plan à droite, photographe parisien ayant portraituré dans son studio la grande majorité des acteurs de l’affaire Dreyfus, et visiblement ami de Couturier.

A droite, le photographe Aaron Gerschel.

On peut supposer que Couturier dont le trait, comme les propos, sont toujours très vifs, moque un peu aussi le métier de photographe, concurrent direct pour la presse de celui de dessinateur. Les petits appareils instantanés dont disposent désormais les photographes n’ont pas échappé à l’œil vigilant de Couturier qui place ses petits boitiers entre les mains des photographes, encerclant  le général Mercier personnage essentiel dans la condamnation de Dreyfus en 1894. Louis Rogès témoigne d’ailleurs de leur présence : « [Les photographes] surgissent de partout, amateurs et professionnels. Les uns munis d’appareils savants, de lorgnettes compliquées, les autres simplement d’un petit kodak de poche« .[1]

Édouard Couturier a réalisé une série de cartes postales autour de l’Affaire dont beaucoup figurent dans nos collections : sur certaines de ces cartes, Couturier ajoute ses propres commentaires ou de nouveaux dessins  et  les adresse  à Émile Straus, également  journaliste, critique d’art, passionné par l’estampe, qui fonda la Société des collectionneurs de cartes postales illustrées. Dans la revue qu’il dirigea sur ce sujet, il annonce une série de cinq cartes, peintes à la main qui précise-t-il, « [sont] faites d’après d’excellents instantanées, se vendent, paraît-il, par milliers à Rennes […] Malgré les tirages successifs, il paraît que la série va être épuisée et elle commence à faire prime« [2]

Carte postale Histoire d’un crime, Édouard Couturier, Paris, 1899 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le procès Dreyfus et particulièrement le second procès à Rennes, constituent le premier évènement médiatique dans lequel  la presse en général,  journalistes rédacteurs, journalistes photographes, ou illustrateurs occupent un rôle fondamental dans la diffusion de l’évènement.

Le dessin de Couturier montre bien l’effervescence des photographes, à l’affut du meilleur cliché qui fera la une des journaux ; pendant tout l’été 1899 la ville de Rennes est en état de siège, échauffourées, bagarres, attentat contre maitre Labori l’un des avocats de Dreyfus entretiennent une atmosphère électrique dont la presse se fait le témoin.

Laurence Prod’homme.


1 Louis Rogès, Aaron Gerschel, L’affaire Dreyfus, cinq semaines à Rennes, F.Juven, Paris, 1899, p.12

2 « L’évènement cartophilique du mois », in L’Amateur de la carte postale illustrée, n°3, août-septembre 1899, p.

Laisser un commentaire