L’affiche, révélatrice des pratiques militantes : une plongée au cœur de l’UDB des années 1960-1970

Fin 2018, le Musée de Bretagne recevait une proposition de don de Fañch Olivier constitué de 131 affiches et matériels divers témoignant de l’activité de l’Union Démocratique Bretonne (UDB), parti politique très actif en Bretagne et dans l’opinion bretonne depuis les années 1960.

La très bonne documentation de cet ensemble par un témoin de première main en fait un fonds unique pour comprendre les ressorts de l’engagement politique des années 1970-1980 en Bretagne et les liens entretenus avec d’autres mouvements militants européens.

Un fonds d’affiches militantes très bien documenté

Fañch Olivier, le donateur est journaliste de profession et fait toute sa carrière au Télégramme de Brest (1971-2004). Entré à l’UDB en 1968 comme militant, il intègre en 1972 le comité directeur et occupe diverses responsabilités jusqu’en 1984 : responsable du bureau propagande, premier secrétaire du bureau politique, responsable au Peuple breton (journal du parti) sous le pseudonyme de Fañch Kerfaval. C’est notamment lui qui conçoit une grande partie des affiches conservées aujourd’hui dans ce fonds, révélant les procédés artisanaux et collectifs de ces créations.

Bienvenue en Lorraine, Fanch Olivier, 1979 – CC BY – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le don de Fañch Olivier donne à voir quasi toutes les campagnes d’affichage mises en place par l’UDB dans les années 1970-1990 : charte du parti, campagne d’adhésion, campagnes électorales, etc. attestant du dynamisme du mouvement durant ces décennies. Ces affiches de terrain, créées de manière « artisanale » par les militants les plus engagés, avec un langage spécifique, sont des contrepoints intéressants aux affiches politiques des graphistes « artistes » représentées dans les collections du musée de Bretagne par la production d’Alain Le Quernec ou Fañch Le Hénaff. À la différence des précédentes, elles connaissent un tirage beaucoup plus important et envahissent massivement l’espace public, piliers téléphoniques, ponts ou autres endroits inaccessibles, où elles restent car difficiles à décoller. Outre les campagnes institutionnelles propres au parti, elles se font largement l’écho des événements qui marquent la région – marées noires, Plogoff, grève du joint français, droit des femmes, chômage, décentralisation… – Elles révèlent aussi les liens qui existent entre l’UDB et d’autres mouvements militants en Europe (Pays de Galles, Pays basque, Wallonie).

Elles reflètent ainsi les formes de l’engagement politique des années 1970-1990 et notamment l’affichage nocturne dont la plupart de ces affiches UDB sont le témoignage. Ce parti demandait à l’époque à ses adhérents deux actes militants majeurs : la vente publique du Peuple Breton et le collage d’affiches. Le nombre d’exemplaires édités était souvent important : jusqu’à 12 000 pour une campagne d’adhésions. 140 000 affiches ont ainsi été éditées entre 1972 et 1984.

Le Musée de Bretagne détient un très important fonds d’affiches politiques au sens large du terme. Dans le monde, en France mais aussi en Bretagne, les années 1970-1980 sont une période faste pour l’affiche en tant que moyen d’expression des engagements politiques.

Comment ce matériel militant habituellement éphémère – collé sur les murs, les poteaux, les ponts, distribué aux militants – fragile par essence car vite arraché, est-il entré au musée ? On doit aujourd’hui beaucoup à Jean-Yves Veillard, ancien directeur-fondateur du Musée de Bretagne, d’avoir collecté le fait contemporain et donné de l’importance à des objets et documents qui n’avaient alors pas grâce dans les musées. Par ses engagements militants, notamment à l’UDB, son travail de rédacteur en chef du Peuple breton, il a eu accès à des pièces de première main sur cette histoire immédiate qu’il faisait entrer dans les fonds du musée via un processus de collectage. Des autocollants « Halte aux marées noires » aux tracts « Anti-nucléaire, non à Plogoff », en passant par les photographies de nombreuses luttes ou évènements sociaux, et environnementaux, le musée de Bretagne dispose de documents qui sont aujourd’hui notre patrimoine commun.

Giscard défense de déposer tes ordures, Fanch Olivier, 1980 – CC BY – Collection musée de Bretagne, Rennes

Cette proposition de don s’inscrit donc pleinement dans l’axe d’acquisition lié aux engagements et mouvements politiques de la seconde moitié du 20e siècle. Par ailleurs, le témoignage du donateur éclairera sans doute l’histoire même du musée, Fañch Olivier ayant particulièrement bien connu Jean-Yves Veillard dans ses actions militantes, où il utilisait le nom de Yann-Cheun.

En termes de valorisation, ces affiches font l’objet d’une présentation sélective au sein de l’exposition temporaire du Musée de Bretagne Face au mur sur le thème de l’affiche et de l’engagement politique ainsi que sur le parcours dédié. Les futurs parcours permanents du musée de Bretagne comme de l’Écomusée de la Bintinais seront autant de moyens de mise en valeur possible de ce fonds. L’ensemble des notices sont aussi disponibles sur portail des collections en ligne, opportunité pour chacun de découvrir le fonds, voire de compléter sa documentation.

L’Union démocratique bretonne des années 1960-1970 : une organisation politique sur le terrain des luttes et de l’autonomie régionale

Née d’une scission de l’aile gauche du Mouvement pour l’Organisation de la Bretagne (MOB) en 1957, l’UDB est créée à Rennes en janvier 1964 à l’initiative de seize jeunes gens, militants notamment à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), dont Ronan Leprohon, Yann-Cheun Veillard, Loeiz Le Bec, Jean Guéguéniat ou Jean Paul Le Berre.

Mobilisés contre la guerre d’Algérie, ils se sentent de moins en moins à leur place au MOB qui refuse de condamner l’Organisation armée secrète (OAS). L’UDB se définit comme un parti autonomiste breton explicitement ancré à gauche de l’échiquier politique et profondément écologiste. Il met en avant l’autonomie politique de la Bretagne avec une très forte décentralisation comme moyen d’action. Lors du 1er congrès de l’UDB en décembre 1964 à Quimper, un bureau central est désigné et une charte de treize points est adoptée. Charte dans laquelle est affirmée la volonté de se placer dans un courant marxiste : « vocation nationale de la Bretagne », « nécessité d’une planification de l’économie », « disparition du libéralisme économique », « primauté du travail sur le capital ».

L’UDB se bat également pour la défense de la langue bretonne et pour les luttes écologiques. Avec sa campagne « Bretagne=colonie » des années 1970, le parti entretient des relations internationales suivies avec notamment des partis gallois, écossais et ou communistes-autonomistes des DOM-TOM. L’UDB connaît alors une décennie de croissance allant jusqu’à revendiquer 2 000 adhérents en 1980.

Bretagne Colonie, UDB, vers 1973 – CC BY NC ND – Collection musée de Bretagne, Rennes

Suite à l’élection de François Mitterrand en 1981, l’UDB connaît une crise interne bien que certaines de ses idées soient reprises par le pouvoir en place. Il s’ensuit une scission au sein du parti avec les départs des Brestois et des Léonards pour fonder Frankiz Breizh dont le programme reste très proche de l’UDB. D’autres dirigeants quittent le parti pour le Parti socialiste ou pour le Parti communiste français.

Les années 2000 voient l’UDB se redresser. Par le jeu d’alliances électorales, il se tourne vers la gauche et les écologistes. Ce n’est plus un parti réunissant les Bretons et les amis de la Bretagne conscients de la » vocation nationale de la Bretagne » mais imprégnés de « l’existence du peuple breton ». L’UDB, alliée avec Les Verts, fait ainsi son entrée au conseil régional de Bretagne en 2004. Il conforte ses liens avec d’autres partis régionalistes français au sein de la Fédération Régions et Peuples solidaires et européens au sein de l’Alliance Libre Européenne.

Des partis issus de la troisième Emsav (Le Mouvement Breton), l’UDB est celui qui s’est le mieux installé dans le paysage politique breton. Il est notamment parvenu, avec d’autres, à réconcilier la gauche avec la question bretonne et à légitimer de manière fiable la revendication autonomiste.

Toujours très actif au sein de la Fédération Régions et Peuples Solidaires regroupant des partis politiques autonomistes et régionalistes de France et d’Europe, l’UDB continue son action.  Son empreinte sur les thématiques essentielles parcourant la société bretonne est incontestable : développement régional, décentralisation, inégalités territoriales, combat pour la réunification ou défense des langues régionales.  Ainsi, Paul Molac, premier député élu sous l’étiquette UDB en 2012 (4e circonscription du Morbihan région de Ploërmel), est à l’initiative de la loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite loi Molac.  

En 2020, l’UDB renouvelle aussi sa communication graphique et ses campagnes d’affichage, en faisant appel au graphiste Alain le Quernec.

Focus sur quelques items marquants du don Fañch Olivier

Deuxième édition de la brochure de l’UDB, tirée à 3 000 exemplaires, faisant suite à ses réflexions menées en 1973. Elle présente différentes informations concernant le peuple breton avec comme thématique centrale les différents problèmes rencontrés par la Bretagne et sa population. La brochure fait également la publicité du journal de l’UDB, Le Peuple Breton.

Brochure Bretagne = colonie – Avec l’UDB pour que ça cesse ! UDB, vers 1973 – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le Cymru goch (Pays de Galles rouge) est signataire de la Charte de Brest « Déclaration sur la lutte contre l’impérialisme en Europe occidentale » (1974-1976). Cette charte est initiée en 1972 par l’UDB et l’Union du Peuple Galicien (UPG). Cinq partis la signent ensuite : l’Irish Republican Movement (IRM), le Cymru goch (Pays de Galles rouge), l’EHAS (Parti Socialiste du Peuple Basque), la Gauche Catalane des Travailleurs (ECT), le Parti Socialiste de Libération Nationale des Pays Catalans (PSANP).

Wales colony of England, anonyme, 1977 – CC-BY-NC-ND – Collection musée de Bretagne, Rennes

Affiche de la campagne « Une charte, un parti pour la Bretagne ». Il s’agit du plus important tirage réalisé par l’UDB : 4 800 exemplaires en 80×120, 8 000 exemplaires en 60×80, 100.000 tracts. En 1977, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing annonce la mise en place d’une charte culturelle pour la Bretagne, qui valorise l’enseignement et la diffusion radio-télévisée du breton et du gallo et offrira également un subventionnement aux associations de promotion de la culture régionale.

Lancement de la campagne « Programme démocratique breton ». À la fin de l’années 1977, l’UDB publie et diffuse le PDB, ou Programme démocratique breton. Il s’agit d’une plaquette présentant l’ensemble des réformes proposées en vue des élections législatives du printemps 1978. Cette affiche, éditée au lancement de la campagne, est tirée à 5 000 exemplaires. Toutefois, l’élection est polarisée sur les enjeux nationaux, et les votes en faveur de l’UDB reculent. 

Construire le socialisme avec le programme démocratique breton, Jean-Claude Faujour, 1978 – CC BY – Collection musée de Bretagne, Rennes

Tirée à 5 000 exemplaires, cette affiche est l’une des premières à ne pas utiliser le jaune bouton d’or. Pour la campagne « Bretons, à vous de parler », l’UDB édite cinq séries d’affichettes thématiques (Paysans, Femmes, Jeunes, Travailleurs, Pêcheurs) et engage un débat avec la population en distribuant 20 000 questionnaires. Le format étroit permet un affichage public sur les poteaux, et chaque série est tirée à 6 000 exemplaires. Est également joint à cette campagne, en distribution à la population, 20 000 questionnaires et 15 000 carnets et feuillets vierges à en-tête UDB.

Bretons à vous de parler, Fañch Olivier, Pol Château, 1979 – CC BY – Collection musée de Bretagne, Rennes

Olivier Barbet.

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