La Bretagne par l’image – La Bretagne péninsule de l’excès ?

Depuis une trentaine d’années, fleurissent en Bretagne des cartes-postales qui s’amusent de sa culture.Il ne s’agit pas là d’une spécificité locale à proprement parler, puisqu’il existe des éditeurs spécialisés en humour régional un peu partout en France. Mais il faut bien reconnaître que les maisons d’édition bretonnes ont été des précurseurs en la matière, comme celle d’Artaud et Nozais, créée vers 1905.

Scènes bretonnes…

C’est en avril 1913 que les Nantais Joseph Nozais (1879-1941) et Gabriel Artaud (1881-1966) décident d’éditer une série de cartes-postales comiques illustrées par Henri Nozais (1875- ?). Plus de 80 cartes-postales titrées La Bretagne et Vive la Bretagne inondent les vitrines des papeteries-librairies et des bureaux de tabac bretons jusqu’en 1922. Le dessin de Vive le pichet de cidre résume bien l’esprit de la série.  

La Bretagne. Vive le pichet de cidre breton, carte-postale Artaud & Nozais – Marque du Domaine Public – Collection musée de Bretagne.

Des Bretons et des Bretonnes, accompagnés par deux gorets, dansent de manière désordonnée autour d’un pichet de cidre en faïence de Quimper, orné d’un couple qui partage une bolée. Dans cette joyeuse ridée, qui vénère sa boisson locale, une femme chute, un couple s’embrasse, un homme vomit alors qu’un autre chante fortement.

…grotesques, malpropres et insultantes

L’humour de ces cartes-postales a été diversement apprécié, car au lieu de s’attacher seulement à souligner le caractère comique, insolite ou ridicule de certains aspects de la réalité bretonne, il essaye également de divertir avec des clichés et des idées reçues. Le travail d’Henri Nozais a très vite été considéré comme une insulte. Dès juin 1913, nombre d’habitants, de sociétés savantes et d’associations de Bretagne s’offusquent et demandent le retrait des cartes-postales de la vente. Jusqu’en 1921, le journal Ouest-Éclair consacre régulièrement des articles pour les boycotter car « Les Bretons y ont de ces figures rougeaudes qui incarnent on ne peut mieux les alcooliques. On les campe dans des attitudes grotesques, on les revêt d’accoutrements bizarres, on leur fait tenir des propos qui sont loin d’exalter cette race des Celtes que chantait Brizeux. Les touristes viendront ensuite et ces dessins s’en iront dans toute la France, dans toute l’Europe, voire même de l’autre côté de l’Océan, faisant naître des idées singulières sur notre Bretagne. Ce n’est pas ainsi que l’on détruira ces légendes qui nous présentent un peu partout comme des « simples », des naïfs et des arriérés » (« Respect à la Bretagne », Ouest-Éclair, 16 juin 1913).

La Bretagne. La joyeuse ridée, carte-postale Artaud & Nozais – Marque du Domaine Public – Collection musée de Bretagne.

Crasse, sexe et alcool : des poncifs poussiéreux                 

Dans ses illustrations qui mettent en scène des gens alcooliques, ineptes, insouciants, lubriques, vivant dans la promiscuité et la saleté, entourés de cochons de toutes les tailles, symboles des tendances obscures, de l’ignorance, de la luxure et de l’obscénité, Henri Nozais exploite une veine ancienne et met l’accent sur de vieux poncifs.

Plusieurs sources écrites prouvent que dès le Moyen-âge et pendant tout l’Ancien Régime, les Bretons et leurs coutumes sont tournés en dérision. S’y retrouvent accentués à l’excès des addictions et des défauts, comme la débauche, l’ivrognerie et la saleté. Certains textes sont célèbres : au 16e siècle, Ambroise Paré (1510-1590) écrit que pendant les fêtes bretonnes on « faisoit venir grande quantité de filles villageoises pour chanter les chansons en bas Breton, où leur harmonie estoit de coaxer comme grenouilles, lorsqu’elles sont en amour. D’avantage leur faisoit danser le triori de Bretagne, et n’estoit sans bien remuer les pieds et fesses ». Au 17e siècle, Madame de Sévigné (1626-1696) souligne qu’« Il faut croire qu’il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que d’eau sous les ponts ». Au 18e siècle, Jacques Cambry (1749-1807), dans son Voyage dans le Finistère impose l’image d’une civilisation bretonne essentiellement pauvre, rurale et sale. À partir du 19e siècle, des auteurs comme Gustave Flaubert (1821-1880) ou Victor Hugo (1802-1885) permettent à la crasse et aux cochons de s’installer définitivement dans les stéréotypes de la Bretagne. Tandis que Flaubert insiste sur le dénuement du paysan breton qui « va retrouver sa galette de Sarrazin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce », Hugo se permet de comparer la population bretonne aux gorets, car il estime que « les bretons ne comprennent rien à La Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux ! ». 

La Bretagne. Tous sous le même toit ! carte-postale Artaud & Nozais – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne.

Au début du 20e siècle, l’image des Bretons et de la province est déjà entachée de ridicule, tant et si bien que la série d’Artaud et Nozais n’apporte, dans l’ensemble, rien de très nouveau. Mais certaines cartes-postales restent quand même des témoins de cette époque où la Bretagne a le triste privilège d’être en tête, en France, des ravages de l’alcoolisme : le cliché n’est parfois que la face émergée de la vérité !

Sophie Chmura.


Bibliographie :

« Boire du 19e siècle à nos jours : entre stéréotype et réalité », dans Musée Dévoilé le blog du musée de Bretagne et Chanas (C.) dir., Boire. De la soif à l’ivresse, catalogue d’exposition, Lyon, Éditions Fage, 2015, 191 p.

Boire, parcours thématique des Collections en partage du Musée de Bretagne.

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