Une partie de campagne dans les collections photographiques du Musée de Bretagne

L’histoire de la campagne française a largement été étudiée par les historiens, depuis l’œuvre de Gaston Roupnel en 1932 aux travaux d’Emmanuel Le Roy Ladurie, renouvelant l’approche du monde rural et des sociétés paysannes. Pour un musée de société comme le Musée de Bretagne, les travaux récents des sciences humaines et sociales, permettent aussi de relire ses propres collections liées au monde rural, en particulier ses représentations au travers de l’histoire de la photographie. En creux se dessine aussi l’histoire de ce qui n’y figure pas : soit que certains sujets n’aient pas été photographiés pour des raisons techniques, de parti pris, de mode, quand d’autres sont surabondants, soit que le musée n’ait pas jugé bon ou eu l’opportunité de les acquérir. Plongée dans les collections photographiques du musée où campagnes et ruralités sont à l’honneur…

Campagne(s), monde rural, ruralité, au singulier ou au pluriel…

Les mots disent aussi le sujet, la sémantique se transforme au fil du temps et des évolutions sociales. La France, en particulier la Bretagne, est demeurée largement rurale jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avant de faire des produits de l’agriculture sa deuxième source d’exportation. On a longtemps défini la campagne par opposition à ce qu’elle n’était pas, la ville, mais aussi en tant qu’étendue de pays plat, en opposition à la montagne ou au littoral. En Bretagne, on parle d’Argoat, pays de l’intérieur, qui évoque aussi le boisement. Le déploiement d’un nouveau modèle agricole au 20e siècle – avec le remembrement, la mécanisation de la production, l’exode rural et la désertification des campagnes, le rêve agronomique et la mondialisation du marché – ont fait naître une nouvelle société rurale, qui se questionne et se recompose déjà.

Tracteur dans la brume, Pascal Glais, Iffendic, 2004 – CC BY NC ND – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Des photographes, observateurs de leur époque

Observateurs de leur époque, les photographes ont prêté un intérêt très tôt pour la campagne bretonne : au milieu du 19e siècle, des photographes extérieurs au territoire, voient ce monde comme exotique, une nouvelle contrée à explorer de laquelle on rapporte des paysages inconnus ou des galeries de personnages, dont l’archaïsme des traditions est montré avec la nostalgie d’un monde révolu. Ainsi, en 1857, Furne fils et Tournier publient un ensemble de 233 vues stéréoscopiques d’un voyage à travers la Bretagne qui compte nombre de paysages champêtres et pittoresques.

Le Faouët, Furne fils et Tournier, vers 1857 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Pictorialistes, paysagistes, photographes de studio, reporters et photojournalistes : les mutations du regard du photographe

L’angle de l’exploration du paysage perdure depuis le milieu du 19e siècle mais ne cesse de se réinventer, témoignant de l’intérêt des photographes pour saisir l’évolution du paysage agricole.  De son voyage en Bretagne avec Charles Lhermitte en 1912, Robert Demachy, chef de file du mouvement pictorialiste, rapporte un album comprenant 196 vues de Bretagne, avec une place forte pour le paysage, la nature et les animaux.

Près de Caballou, Robert Demachy, Concarneau, 1912 – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

On retrouve ce même goût pour le paysage et cette vision romantique de la campagne chez Gaston Maury. Amédée Fleury, quant à lui, photographie la région de Luitré dans le 1er quart du 20e siècle : des scènes posées, en groupe, documentent les activités humaines aux champs, tel le battage, d’autres scènes montrent l’artisanat et toute la vie d’une communauté, depuis les activités quotidiennes aux fêtes et autres rituels.

Scène de battage, Amédée Fleury, La Selle-en-Luitré, vers 1942 – CC BY SA – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Des thèmes, aujourd’hui très éloignés de notre quotidien, comme les lavandières ou les lavoirs constituent des scènes communes largement exploitées par les photographes. On rapporte aussi des campagnes bretonnes sa dimension bocagère, ses haies à ragosses, tandis que les vues aériennes, à partir des années 1950, disent l’évolution du maillage du parcellaire.

Le Rheu, Créations artistiques Heurtier, 1962 – CC BY NC ND – Collection Musée de Bretagne, Rennes

En 1973, Guy Le Querrec, pour un travail de commande pour la presse, choisit, lui, de suivre les paysans opposés au remembrement dans le Finistère : avec ce hors-champ au bistrot du coin, la photographie ne parle pas d’elle-même, la légende est nécessaire à la compréhension de ce profond basculement d’une campagne à une autre.

Rencontre de paysans opposés au regroupement, Guy Le Querrec, Esquibien, 1973 – Copyright Guy Le Querrec / Magnum Photos – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Plus proches de nous, le musée donne aussi à voir dans ses collections comment campagne et ruralité se lisent aussi dans les interstices de la ville : les images de Marc Loyon et Delphine Dauphy réalisées lors de leur arpentage en 2018 autour de la rocade de Rennes disent la ville-archipel, parlent d’aménagement urbain et de la relation entre la ville et sa campagne nourricière.

Poser ou « sur le vif » : quelle place pour les femmes et les hommes du monde rural ?

Chez les photographes de studio comme chez les paysagistes, l’immense majorité des photographies s’inscrit dans un cadre imposé, soumis à des contraintes techniques, comme le long temps de pose jusqu’au début du 20e siècle ou la lourdeur des appareils. La démocratisation – relative – de la photographie l’amène à pénétrer largement dans les foyers, tout en la réservant aux moments marquants des familles, mariage, naissances… On devine ainsi la sociologie du monde rural dans les photographie de famille, aux poses raides et convenues. Le monde du travail se donne à voir aussi via les travaux de commande confiés aux photographes. Plus récemment, des photographes, comme Madeleine de Sinéty à Poilley, Georges Dussaud, Pascal Glais, Malik Sidibé et tant d’autres s’attachent à rendre compte de la vie en milieu rural, scrutant les traces d’un monde entre tradition et modernité.

Salariés de l’agriculture, Malick Sidibé, Plouha, 2006 – Copyright-Tous droits réservés – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Quand la campagne entre au musée

Si les photographes s’emparent du monde rural dès le milieu du 19e siècle, les collections du musée ne reflètent pas alors cette tendance. Quelques paysages ruraux, immortalisés car reliés à un évènement, entrent alors dans les collections du musée, tout comme les vues des grands travaux qui bouleversent alors les campagnes, comme la construction du chemin de fer.

C’est la collecte entreprise par Jean-Yves Veillard (1939-2020) de fonds complets d’ateliers à partir des années 1970 qui donne un nouvel élan, avec l’entrée de fonds très importants au musée, constitués notamment de négatifs photographiques. Ces ateliers, tous reliés à l’histoire locale – Anne Catherine à Redon, Etienne Le Grand à Quimper ou Amédée Fleury à Luitré… – ouvrent des thématiques nouvelles, permettant de brosser un panorama large des campagnes et de leurs habitants.

L’accroissement significatif des fonds – plus de 500 000 négatifs aujourd’hui – amène une inflexion dans cette collecte : on établit des critères plus sélectifs, on trie. Ainsi entrent au musée des fonds de vues aériennes, qui offrent une vision très documentée des changements intervenus en termes d’aménagement du territoire. Les acquisitions plus récentes s’orientent aussi vers des choix d’écritures contemporaines, toujours dans cette veine documentaire et humaniste : la série Parade de Mark Neville, au-delà du sport, raconte la sociabilité en pays de Guingamp quand Marc Loyon et Delphine Dauphy avec Contours scrutent la relation ville-campagne en périphérie de Rennes.

Céline CHANAS, conservateur en chef, directrice du Musée de Bretagne

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