Les extraordinaires aventures de Brigit, la déesse du Menez-Hom

Aéroport d’Orly, vendredi 10 novembre 1972. Les trois « envoyés spéciaux » de la Ville de Rennes se regardent et poussent un ouf de soulagement. Devant François Bergot et Jean-Yves Veillard, conservateurs au musée des Beaux-Arts, et Victor Janton, premier-adjoint au maire, le Père Schlosser vient de signer l’acte de vente de la statue de la déesse du Menez-Hom. Ce missionnaire français vient de Vienne et regagne le Chili où des œuvres sociales l’occupent depuis vingt-trois ans. En approuvant l’accord signé en une demi-heure à l’escale d’Orly, le conseil municipal de Rennes met fin, cinq semaines plus tard, à plusieurs mois de vive polémique : la statue de Minerve découverte en 1913 près du village de Kerguilly en Dinéault (Finistère), l’une des plus belles jamais mises au jour en Bretagne, échappe aux enchères et va pouvoir trôner au musée de Bretagne sous le nom de Brigitte.

Pendant près de soixante ans, une grande discrétion a entouré Brigitte. En mai 1913, Jean Labat, un jeune paysan de 17 ans, laboure pour la première fois la lande de Gorre-ar-ch’oad à Dinéault quand sa charrue accroche une pièce de métal. C’est un visage en bronze au nez légèrement éraflé par le soc. Jean Labat l’emporte et le range avec soin. Arrivent la mobilisation et la guerre. Jean Labat en réchappe. Ses décorations disent les dangers auxquels il a échappé. Il attend 1928 pour retourner à Gorre-ar-c’hoad et passer une journée à la recherche d’autres pièces de ce qu’il pense être une statue. Et il trouve, au fond d’un trou d’un mètre de profondeur et de forme cylindrique couvert par une galette d’argile, un corps de femme revêtu d’une robe tombant jusqu’aux pieds, deux bras nus et des pieds chaussés de sandales, mais aussi un casque et un cimier qui figure un oiseau prenant son envol. Le tout est en bronze et mesure soixante-dix centimètres. Mais la robe, fine comme du papier à cigarette, est attaquée par la corrosion et s’effrite rapidement.

La découverte n’est connue que de quelques personnes.  Le recteur de Dinéault se montre intéressé et en offre 40 F de l’époque (environ 22 €). Mais Jean Labat ne veut s’en séparer qu’en rémunération de son médecin de famille, le docteur Antoine Vourc’h de Plomodiern, « qui saura mieux l’apprécier que moi ». A nouveau enterrée pendant l’Occupation puis exhumée et placée dans une vitrine, la statue restera dans la famille du docteur Vourc’h jusqu’à la toute fin des années 1960.

C’est alors que René Sanquer, professeur d’histoire ancienne à l’université de Brest, et futur directeur des Antiquités de Bretagne, apprend l’existence de la statue du Menez-Hom et se livre à une enquête « policière » pour retrouver sa propriétaire, l’une des héritières du docteur Vourc’h, ainsi que son inventeur, Jean Labat. Il mobilise quelques-uns de ses collègues, notamment Donatien Laurent, qui parle breton. S’étant fait prêter la statue par sa propriétaire, il s’aperçoit vite de la très grande qualité de l’œuvre qui « exprime avec autant de bonheur les grandes composantes de l’art européen ». Un visage harmonieux, les pommettes peu marquées, un regard qu’on devine lointain malgré la disparition des yeux et, surtout, une chevelure tressée sous un casque d’aspect moderne. En guise de porte-cimier, un oiseau au moment de l’envol, sans doute un cygne sauvage, « le cou tendu, mais encore souple, les ailes redressées et serrées, pas encore déployées ». Le cimier, « d’une courbe gracieuse », est classique : « il porte sur les côtés le dessin stylisé de plumes ». Le bras droit est fléchi et « fait le geste d’étreindre une lance », « la main gauche est ouverte comme pour tenir un objet léger ».

La datation de cette « divinité casquée et guerrière » ? Sans doute la première partie du 1er siècle après J.C. « C’est évidemment l’Athéna grecque, la Minerve romaine », mais « il est fort peu probable que l’on ait déjà vénéré la Minerve romaine en Armorique quand on connaît la faible pénétration des influences romaines », dans ces régions périphériques plus marquées par la diffusion des influences grecques. Plus probablement, une déesse locale a pris des habits grecs, peut-être Belisama « qui dans le monde divin de l’Irlande s’appelle Brigitte (ou Brigit), adorée par les poètes, les forgerons et les médecins ». Ce que confirme Donatien Laurent dans l’article réuni sous celui de René Sanquer dans le Bulletin de la société archéologique du Finistère (tome 97) de 1971.

En tout cas les révélations du professeur Sanquer soulèvent une polémique de spécialistes dont certains ne connaissent pourtant que des photos de la statue. Les choses se précipitent alors. En juin 1972, les conservateurs du musée de Rennes contactent en vain la propriétaire de la statue qui s’apprête à l’offrir au Père Schlosser pour ses œuvres chiliennes. Et on apprend le 7 novembre de la même année que la statue est au menu d’une vente aux enchères prévue le 22 novembre à l’Hôtel Drouot à Paris. Le ministre des Affaires culturelles est sommé d’empêcher le départ à l’étranger de « Brigit, symbole d’une Bretagne pillée, volée, soumise à l’appétit sans limite des intérêts privés et des vandales ».

Les responsables du musée rennais entrent en relation avec le Père Schlosser qui semble découvrir la polémique et ne voit aucun inconvénient à retirer Brigit des enchères pourvu qu’on lui en donne le prix évalué par le commissaire-priseur, soit 70 000 F plus les frais d’expertise et de publicité : « Je vis au Chili depuis vingt-trois ans, mais je suis Français comme vous. Vous connaissez le prix fixé par les experts. Je n’en demanderai pas plus », dit-il à un journaliste du « Rennais », le bulletin municipal de la Ville. Tope là !

Ainsi se terminent les aventures de Brigit, exhumée par Jean Labat en 1913 et en 1928 de la lande de Gorre-ar-ch’oad, réenterrée pendant l’Occupation, protégée par le docteur Vourc’h et ses héritiers, offerte à un missionnaire au Chili, retirée in extremis des enchères et finalement acquise par la Ville de Rennes. Quelle aventure ! Tout cela mérite bien une visite à Brigit, au musée de Bretagne.

Bernard Boudic, membre de l’AMEBB (association des amis du musée de Bretagne et de l’écomusée de la Bintinais).

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