Bilan des acquisitions du Musée de Bretagne – 2015-2020

Le projet scientifique et culturel du Musée de Bretagne voit le jour en 2015. Un chapitre conséquent, consacré aux collections, développe la nouvelle politique d’acquisition qui s’appuie sur de grands principes scientifiques. Des orientations très précises résument les axes à maintenir, ceux à restreindre, et proposent de nouveaux champs d’investigation.

Après 5 années de mise en œuvre, le temps est venu de dresser le bilan : les orientations données ont elle été suivies ? Quels problèmes ont pu être rencontrés ?  

Ce bilan prend en considération les acquisitions de la collection commune « Musée de Bretagne et Écomusée de la Bintinais ». Si le pôle Conservation du Musée de Bretagne en assure la coordination et le pilotage, depuis 2018, les deux établissements ont actualisé les domaines scientifiques et les référents entre les deux équipes.

Orientations scientifiques et acquisitions

Présentation des collections acquises entre 2015 et 2020 en suivant quelques-unes des lignes directrices développées dans le Projet Scientifique et Culturel.

1 – Des collections ethnographiques dans la continuité de l’existant

Héritières des importantes collectes menées entre les années 1970 et 1990, les acquisitions dans ce domaine ont été très largement réduites, notamment en ce qui concerne le mobilier régional ou le matériel agricole (notamment pour des questions de saturation des réserves).

Des pièces plus spécifiques ont toutefois été acquises, parfois en lien avec des expositions temporaires comme c’est le cas du matériel et mobilier de graineterie ou de l’auge à piler l’ajonc. Le travail d’écriture des scénarios d’exposition temporaires permet d’ailleurs de pointer les manques et d’orienter de façon très concrète les besoins d’enrichissement, avec souvent, une documentation scientifique à l’appui.

Sachets de graines, vers 1960, Achat Le Contellec-Crézé – 2016.11.25 – CC-BY- NC-ND – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Dans la catégorie « ethnographie classique », les collections textiles occupent encore une large place et le musée est souvent sollicité par de potentiels donateurs. Ces collections placent le donateur au cœur de l’échange et de l’enrichissement, dans la mesure où il est capable de documenter les pièces : elles sont souvent associées à un marqueur identitaire et soulignent aussi la place du musée comme conservatoire de la mémoire intime et familiale (idem pour les jouets, les souvenirs de mariage…).

Verrine de mariage, vers 1910, Don Robert – 2019.11.2 – CC0, cliché A. Amet – Collection Musée de Bretagne, Rennes

2 – Renforcer les fondamentaux

La représentation de la Bretagne, construction identitaire

Cette thématique a été développée durant ces 5 dernières années. Elle croise de nombreuses autres approches et se retrouve de façon très diffuse à travers les collections iconographiques et spécialement les collections de photographies contemporaines. On peut aussi relire les acquisitions de créations des membres d’Ar Seiz Breur par ce prisme d’analyse.

Carte, Keltia, les Celtes dans le monde ancien, René-Yves Creston, 1947, Don Foutel – 2018.31.1, ©ADAGP, Paris, 2021 – Collection Musée de Bretagne, Rennes

L’archéologie en lien avec les opportunités des fouilles et des programmes de recherche

Bien que la programmation de l’enrichissement des fonds archéologiques soit impossible, les dernières années ont été l’occasion de repenser la stratégie menée, principalement en termes de partenariat avec les services de l’État, déposants traditionnels auprès du Musée de Bretagne. Les relations des deux parties étaient régies par une convention-cadre depuis de longues années, prévoyant le dépôt de mobiliers issus prioritairement de fouilles sur le territoire de Rennes Métropole et de l’Ille-et-Vilaine, voire plus ponctuellement de mobiliers provenant du territoire régional.

Cette convention a été reconduite en 2019 pour 5 ans, selon un principe plus sélectif, de mobiliers remarquables et valorisables dans les projets d’exposition ou nécessitant des conditions de conservation spécifique. Cette décision résulte notamment du contexte de découvertes archéologiques très abondantes sur le territoire rennais dans les années 2010, dont le mobilier ne pouvait être absorbé dans son intégralité par le musée (fouilles du couvent des Jacobins, travaux de la 2e ligne de métro…).

Depuis 2015, environ 150 objets ont ainsi enrichi les collections archéologiques du musée en tant que dépôts.

Consolider les fonds historiques du musée : période médiévale, Ancien Régime, Révolution, 19e et 20e siècles

Ce domaine n’a pas été pleinement investi par le musée, notamment pour les périodes de l’Ancien Régime et de la Révolution. Les contacts évoqués de longue date auprès des notaires n’ont pas été réalisés, mais est-ce vraiment le bon vecteur ?

Les collections liées à l’affaire Dreyfus ont été bien enrichies, mais surtout par l’apport de documents iconographiques.

Les collections d’iconographie antérieures à la photographie n’ont guère été enrichies ces dernières années. On peut tout de même noter l’acquisition en 2020 de 43 dessins de Félix Benoist, réalisés pour l’édition de La Bretagne contemporaine (1864-1865) : certains sont inédits, d’autres correspondent aux estampes conservées au musée.

La collecte de terrain

Cette pratique a été effective à des degrés divers, en lien avec des thématiques à développer comme la vie politique, les activités de loisirs…

Si les collections ont bien été constituées, il faut souligner la large prédominance des collections iconographiques et le fait qu’elles n’aient pas été systématiquement accompagnées d’un collectage de mémoire orale. Les expositions temporaires constituent souvent un élément déclencheur de la collecte.

Affiche, Papa n’boit plus j’ai des godasses !, Jacques Bracquemond, vers 1965, Collecte du musée – 2017.9.1, © Tous droits réservés – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Depuis 2020, une collecte est en cours autour des pratiques sportives amateurs en Bretagne.

Les collections photographiques, une collection régionale de référence

Le Projet Scientifique et Culturel du musée affirme la volonté de consolider les fonds photographiques anciens et contemporains. Les fonds anciens (avant 1900) ont effectivement été enrichis par de nombreuses acquisitions, images qui croisent de multiples thématiques et permettent aussi des approches hybrides, esthétiques comme documentaires.

Le seul fonds d’atelier aux milliers de négatifs est celui du studio Houdus (fils) pour lequel une sélection drastique a été opérée sur place. On peut noter l’arrivée de quelques albums de famille, assez peu présents jusqu’alors, mais aussi des albums à visée professionnelle.

FOCUS SUR

Un ensemble de plus de 3000 négatifs de l’association Save The Children a été acquis en 2017. L’association (STC) a été fondée en Grande-Bretagne en 1919, par une enseignante, Eglantyne Jebb et sa sœur Dorothy Frances Buxton afin de collecter des fonds pour les enfants victimes de la Première Guerre mondiale. Cette enseignante anglaise, féministe et pacifiste est considérée comme une pionnière du mouvement international en faveur des droits de l’enfant. Différentes branches de l’association émergent dans plusieurs pays d’Europe ainsi qu’aux États-Unis. Elle existe encore aujourd’hui et conserve sa mission fondamentale qui est de venir en aide aux enfants en période de conflits armés. La France (dont la Bretagne) a bénéficié d’aides de l’association de 1919 à 1923, en 1925, 1941, et de 1945 à 1978. Aujourd’hui, la branche française de STC n’existe plus.

Les photographies conservées au musée sont l’œuvre de Ghislaine de Ficquelmont, qui a eu la charge de plusieurs dossiers en Bretagne (mais également en région parisienne auprès des populations harkis et dans le Nord), au Maghreb et au Vietnam (pendant la guerre). Elle travaillait pour la branche américaine de STC.

Photographie, groupe d’enfant, Ghislaine de Ficquelmont, Bretagne, vers 1950, Association Save the Children, Don Albis de Ficquelmont, 2017.15 – CC-BY – Collection Musée de Bretagne, Rennes

L’ouverture à la création contemporaine

L’ouverture à la création contemporaine, qui était un objectif affirmé dans le Projet Scientifique et Culturel, est pleinement atteint, grâce à plusieurs acquisitions. Néanmoins, ces acquisitions concernent quasi exclusivement des productions iconographiques et en majorité des photographies. La question du devenir des fonds de photographes contemporains qui exercent depuis un certain temps (Georges Dussaud, Jean Hervoche…) se pose également.

D’autres types de créations en lien avec le territoire pourraient être envisagés, notamment en relation avec la notion de patrimoine vivant et les inventaires du Patrimoine Culturel Immatériel (la broderie contemporaine par exemple).

3- Interroger de nouveaux champs

Histoire de Rennes et des communes de la métropole : mutations des territoires

Cette thématique a été bien explorée, mais elle concerne quasi-exclusivement la ville centre. Les collections (hors archéologie) s’étendent sur les 19e, 20e et 21e siècles, avec pour l’iconographie des supports variés (affiche, photographie, dessin, peinture…). On note aussi la présence de collections en trois dimensions qui font souvent défaut pour d’autres sujets.

Boite-souvenir de la ville de Rennes, Don Martin-Adam – 2017.8.1 – CC-BY-SA, cliché K. Colonnier – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Actualités politiques et sociales (migrations, mouvements sociaux)

Les acquisitions récentes de 2019 et 2020 (documents de l’Union Démocratique Bretonne, affiches du graphiste Alain Le Quernec) viennent enrichir ce secteur. Une fois encore, il s’agit essentiellement d’iconographie. Il faut noter la nécessaire coordination avec des institutions nationales comme le MuCEM (qui par exemple, a acquis des objets liés aux manifestations de Notre-Dame des Landes), mais aussi le temps long et les relais nécessaires pour avancer sur des thématiques, où la vision de l’institution peut être perçue comme un frein.

Tourisme et loisirs

Les affiches ou encore les poupées folkloriques sont des acquisitions classiques liées au tourisme. Mais certaines acquisitions récentes sont plus originales comme le mobilier de l’hôtel de Paris à Lorient : cet ensemble concerne les années 1950-1960, plutôt pauvres en collections trois dimensions. Il a fait l’objet d’un reportage photographique complet et d’entretiens avec la donatrice. Les plans de l’hôtel ont été versés aux archives municipales de Lorient et constituent, avec des photographies de famille, un récit complet de l’histoire de cet hôtel. Cette acquisition (qui pourrait s’apparenter à une forme « d’unité écologique », dans la démarche de Georges-Henri Rivière) est assez exemplaire. Elle n’a été permise que par la mobilisation de moyens assez conséquents, dans un temps contraint et le recours à une prestation externalisée d’inventaire pour mener l’opération.

Table de nuit de l’hôtel de Paris à Lorient, vers 1950, Achat Joly – 2018.21.68 – CC0, cliché A. Amet – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Dans le domaine sportif, le Stade Rennais est à l’honneur (collections iconographiques et quelques objets). Des pratiques sportives plus anciennes sont également représentées.

Histoire économique et industrielle depuis la Seconde Guerre mondiale

Cet axe est sans nul doute resté le domaine le moins représenté par des acquisitions récentes, hormis le fonds photographique Save the Children, qui souligne plutôt le manque de « modernité » de certaines zones rurales, qu’un développement économique spectaculaire. Ce domaine devra donc constituer un élément de réflexion important pour les années à venir, avec l’enjeu toutefois de rester sur une approche pertinente (plus sociale et culturelle que purement technique dans la typologie des objets à cibler).

En conclusion, le bilan des acquisitions menées entre 2015 et 2020 est très positif : le patrimoine de nos musées s’est enrichi et diversifié, dans des proportions raisonnables quantitativement. Les acquisitions répondent bien aux axes énoncés dans le projet scientifique et culturel et les avis de la commission scientifique régionale ont tous été favorables (ou favorables à l’unanimité) durant cette période. La clarté du projet scientifique et culturel n’y est sans doute pas pour rien, car le rattachement à ce document justifie à lui seul les nouvelles acquisitions.

Céline Chanas et Laurence Prod’homme.

Laisser un commentaire