Enrichir par la collecte

Les musées de société recourent traditionnellement à l’enquête ethnographique associée à la collecte (« enquête-collecte ») pour recueillir des objets témoins des sociétés étudiées et les contextualiser, mais aussi documenter les phénomènes contemporains sous forme matérielle ou immatérielle. Les projets de collecte sont au cœur d’enjeux incarnant la relation entre recherche et musée. En effet, dans sa politique d’acquisition, le musée de société se veut régulièrement défricheur, en quête de collections inédites susceptibles d’être patrimonialisées, et dont l’intérêt sera révélé par la qualité d’une étude réalisée spécifiquement. Car les objets n’ont pas de valeur ethnologique ou historique par nature, ils ne l’obtiennent que s’ils font l’objet d’une étude. Si hier les fonds photographiques ou le patrimoine rural et industriel ont joué ce rôle de collections pionnières, aujourd’hui les faits sociaux contemporains ou des aspects historiques jusqu’ici inabordés constituent des objets de collecte privilégiés (histoire des femmes, des mouvements sociaux, sida, événements strictement contemporains comme la crise sanitaire, pour ne citer que quelques exemples).

Pour pallier la difficulté à maîtriser un champ de recherche encore mouvant, bénéficier d’une vision globale et distancée des phénomènes sociaux contemporains, ou mieux anticiper les usages à venir, le musée cherche par la méthodologie de l’enquête-collecte à impliquer par ailleurs les populations, les territoires, dans la définition des objets patrimoniaux – ou leur relecture-, en travaillant en parallèle dimension contributive et analyse critique.

Néanmoins la collecte du contemporain pose dans la plupart des musées de société des questions récurrentes. Identifier aujourd’hui ce qui est digne d’être conservé pour demain est au centre de débats complexes, quand il s’agit notamment d’objets ordinaires n’ayant pas fait l’objet d’une lecture patrimoniale préalable : tout peut en effet sembler potentiellement « conservable ».

Le projet de collecte induit par conséquent un processus scientifique réfléchi, qui peut être long et soumis à évaluation régulière afin d’en déterminer la pertinence. Cela peut en outre dépendre de son horizon : réalisation d’une exposition ou travail de fond en lien avec les thématiques présentes dans les collections du musée. Une durée de trois à cinq ans est une moyenne courante. Quand la collecte est lancée en vue d’une exposition, les objets recueillis n’entrent pas tous obligatoirement dans le fonds muséal et leur portée patrimoniale n’est pas forcément acquise. Une phase intermédiaire, en amont de la patrimonialisation, peut donc revêtir une importance particulière dans le processus. Le projet de collecte peut être mené par l’équipe du musée elle-même ou par des chercheurs associés, notamment dans le cadre d’un partenariat universitaire. Un certain nombre d’aspects doivent faire l’objet de choix en amont : durée du projet, recherche de personnes-ressources, recensement puis sélection d’objets en vue de leur acquisition, collecte de documentation matérielle ou immatérielle autour des objets (photographies, entretiens audio, vidéos), modalités de traitement des données…

La démarche comporte des enjeux multiples de communication, de conservation, de médiation, qui nécessitent chez les professionnels des compétences scientifiques mais également des capacités d’animation, voire de maîtrise du participatif quand le projet le requiert.

Une méthode régulièrement mise en œuvre, adaptée à chaque projet

Après la formalisation d’une méthode, de critères et d’objectifs, le principe de la collecte repose sur une communication accrue auprès des publics visés, qu’elle soit ciblée vers des communautés précises, auprès desquelles des personnes-ressources peuvent jouer le rôle de relais, ou adressée plus largement au grand public. Dans ce dernier cas, il est recommandé d’utiliser des leviers importants pour rendre visible la démarche de l’institution : appel à candidature, à témoignage ou à don par voie de presse, site Internet, réseaux locaux. Des relances régulières sont appréciables, notamment en cas de collecte longue, et en fonction de phases de recherche précises. Une vidéo explicative, un questionnaire dédié ou un formulaire en ligne peuvent être particulièrement efficaces pour les premiers contacts avec les participants au projet (coordonnées, motivation de la participation, description succincte du témoignage ou de l’objet pouvant être donnés). Les premiers échanges téléphoniques ou par mail permettent de lister les retours, voire de les hiérarchiser en fonction des critères établis par le musée. Une sélection pourra ainsi être réalisée. La démarche de collecte est avant tout un moment de rencontre humaine et il demeure essentiel de consacrer un rendez-vous spécifique à chaque donateur, idéalement réalisé par une même personne dédiée afin d’incarner davantage le projet, pour consigner de manière plus approfondie l’histoire de l’objet et le contexte de la proposition.  Idéalement un guide d’entretien peut permettre d’organiser l’accueil et l’enregistrement des témoignages des donateurs.

A noter qu’il est important que le musée se réserve la possibilité d’inclure ou non telle ou telle pièce dans la sélection définitive des objets qui seront destinés à intégrer les collections patrimoniales, ou à être présentés dans l’exposition si tel est le cas. Ce préalable doit pouvoir être annoncé pédagogiquement dès le départ au donateur car le démarrage d’un processus de collecte ne doit comporter ni obligation, ni systématisme : on ne peut tout accepter d’emblée, la collecte est un temps long qui nécessite une vision globale, une analyse. Afin de ne pas brider le geste du donateur, le principe est d’enregistrer avant tout une intention de don (témoignage, photos…), suffisamment documentée, davantage qu’un dépôt d’objet immédiat, afin de permettre un arbitrage scientifique par le musée a posteriori. Le dépôt lui-même peut se faire dans un second temps, notamment quand les capacités du musée ne permettent pas un stockage intermédiaire. Un afflux de propositions de dons peut en outre amener le musée à se montrer sélectif et à affiner les critères qu’il avait initialement établis en fonction des thématiques recherchées, en raison de phénomène de redondance ou de surreprésentation d’objets par exemple. La collecte est un processus dynamique, qui peut s’adapter à la réalité d’un terrain, d’un public.

Toutes les pièces envisagées pour être collectées doivent présenter l’intérêt d’être bien documentées, d’avoir un lien avec le territoire et l’histoire locale. Les potentiels donateurs sont invités à venir « raconter » leurs objets. Apportés le plus souvent par leur ancien utilisateur ou les descendants directs des premiers propriétaires, leur origine et leur histoire doivent être connus, parfois vérifiés ou croisés avec d’autres sources car la mémoire peut être sélective et parfois trompeuse. Un temps de documentation des pièces proposées doit nécessairement être dédié régulièrement au projet. Cette étape de traitement au fur et à mesure est primordiale et un certain nombre de règles sont à respecter pour que les données recueillies puissent, un jour, être intégrées aux fonds patrimoniaux. A toute étape, le refus d’intégrer une pièce au projet doit être argumenté, car il a parfois une forte valeur affective pour le donateur et la non acceptation de sa « patrimonialisation » par le musée peut avoir un effet particulièrement déceptif.

Un comité scientifique au sein de l’institution peut être organisé à terme pour étudier les propositions de dons collégialement. Partie prenante de la politique d’acquisition du musée, l’intention de collecte est généralement présentée préalablement en commission régionale scientifique d’acquisition, instance consultative réunie par la Direction régionale des affaires culturelles, comme tout projet d’acquisition (note méthodologique, critères) pour valider les principes du projet. Les listes définitives d’objets, après sélection, sont ensuite soumises globalement à l’avis de la commission, à différentes étapes ou en fin de collecte. En fonction de l’état de conservation des pièces, un budget de restauration peut être également à prévoir.

Il est indéniable que la démarche de collecte établit un lien privilégié entre l’institution et les habitants d’un territoire. Des relations de forte proximité s’établissent alors avec les donateurs, qui renforcent ainsi leur lien à leur propre histoire et leur permettent de replacer cette histoire individuelle dans une histoire plus vaste, locale voire nationale. A travers l’action du don, la collecte est aussi une sensibilisation à la notion de patrimoine et à l’importance de conserver.

Rencontre avec le public pour présenter les fruits de la collecte de vêtements de travail, 2011 – CC BY SA – Cliché A. Amet, photothèque Musée de Bretagne

La collecte au musée de Bretagne

Pour le musée de Bretagne, dans la mouvance des anciens musées d’ethnologie comme le musée national des Arts et Traditions Populaires, la collecte est demeurée un moyen d’acquisition principal, permettant de documenter les objets, d’aller au plus près des utilisateurs et de tisser une relation singulière avec les publics et les habitants. Longtemps pratiqué par l’institution, notamment sous la responsabilité de son ancien directeur Jean-Yves Veillard depuis les années 1970, le collectage de terrain impliquait une documentation saisie en direct incluant « prise de parole » (celle du témoin), prise de son et d’image, accompagnant le prélèvement de l’objet lui-même. Le musée s’est ainsi souvent intéressé à l’actualité politique, sociale par la collecte de documents, tracts… objets souvent éphémères mais qui sont autant de marqueurs symboliques.

Affiche Contre la répression solidarité bretonne, 1975 – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Si ces campagnes ont davantage été le fait d’opportunités que de programmations, si le traitement de ces données n’a malheureusement pas toujours été rigoureux (des fonds documentaires sont encore aujourd’hui à explorer, recenser, valoriser), de nombreuses expositions ont bénéficié, pour leurs thématiques et leurs objets, d’actions de collecte déterminantes. Au cours des années 1980-1990, le musée de Bretagne a en effet mené différents projets afin de combler des manques importants au sein des collections existantes ; des sujets aussi divers que la vie politique, la religion catholique, le vélo… ont ainsi bénéficié d’une démarche volontariste d’enrichissement des collections. Toutes ces collectes ont été réalisées dans la perspective de projets d’exposition, lesquels ont pris ou non forme dans les années qui ont suivi.

On pourrait également citer le domaine de l’anthropologie alimentaire, avec Quand les Bretons passent à table en 1994 ou Boire en 2015-2016. Cette dernière exposition a notamment mobilisé un axe prévu dans la politique d’acquisition énoncée dans le Projet scientifique et culturel du musée (2015) : collecte du contemporain, pratiques sociales… Une collecte, accompagnée d’entretiens, a été principalement menée afin de constituer un ensemble cohérent (affiches, objets publicitaires, contenants…).

Autre projet, le vêtement de travail a occasionné entre 2010 et 2011 un collectage thématique programmé, sur le terrain, à l’échelle régionale, pendant 6 mois, ayant permis le traitement de 180 éléments (vêtements et d’accessoires), issus de 34 dons et accompagnés de 12 entretiens audio. Les pièces provenaient de personnes physiques (travailleurs, retraités, familles des utilisateurs) ainsi que de personnes morales (entreprises, collectivités, organismes) ayant répondu volontairement et favorablement à la sollicitation du musée de Bretagne. La période historique couverte par ces vêtements s’étend des années 1920 (comme le canotier de maçon de la ville de Rennes), aux années 2000 (tenues d’ouvriers de PSA Peugeot-Citroën, du site de la Janais à Rennes). Les critères de sélection au sein de ce vaste champ ont priorisé les éléments textiles revêtus lors d’une activité professionnelle particulière, effectuée sur le territoire breton et significative de l’identité de la région. Cette démarche alors nouvelle pour le musée a consisté, premièrement, en un enrichissement des collections, notamment en vue de diversifier des fonds majoritairement iconographiques par des objets en trois dimensions. Ensuite le projet a permis une mise en valeur des particularités et usages régionaux, au sein d’un monde du travail souvent perçu comme global. La collecte de ces tenues n’aurait pu être possible sans un relais important, sur le terrain. L’implication des publics fut ainsi décisive. En répondant à l’appel du musée de Bretagne, ils ont pu fournir des tenues et accessoires de la vie professionnelle et bien souvent, les renseigner de manière documentaire fournie. Entre aspects historiques et ethnologiques, bien des fois une relation plus ou moins affective de l’usager à son vêtement de travail a pu être observée durant cette campagne. Ainsi, une blouse en polyester portée dans une agence bancaire, à Rennes, dans les années 1970, ne plaisait pas à son utilisatrice, en raison de sa coupe, sa matière et sa couleur : cette dernière a néanmoins conservé sa tenue pendant plus de trente ans dans un placard. Le projet a donné lieu à une exposition en 2014, Quand l’habit fait le moine.

Un projet de collecte matérielle autour du thème de l’enfance en Bretagne a été envisagé il y a quelques temps, en vue d’une exposition éventuelle. La thématique est naturellement associée à un travail préalable de recherche historique et ethnographique sur le sujet. Les thématiques retenues pour cette collecte reprennent et croisent celles du le projet de recherche, de la grossesse à la petite enfance, de l’enfance à l’adolescence, en interrogeant les questions liées à l’école, aux rites de passage, aux loisirs, à la socialisation dans son ensemble. Encore une fois, il conviendra de trouver des objets, faisant varier la forte proportion des collections photographiques et iconographiques qui couvrent assez généreusement toute la région depuis le 19e siècle, mais aussi d’assurer une meilleure représentation de la Basse-Bretagne ou de milieux sociaux peu favorisés. Ce projet dépendra de la faisabilité du projet de recherche et de la programmation à venir d’expositions sur le sujet. 

En 2013, l’exposition Migrations a mis en œuvre un autre procédé de la collecte. Afin de donner à voir les récits de vie des migrants étant arrivés ou ayant quitté la Bretagne, des paroles ont été recueillies et des objets du quotidien ont été collectés auprès de nombreux témoins, associés aux collections historiques du musée. Un large éventail de documents, d’objets et de témoignages intimes ont été confiés pour l’occasion par des Bretons de tous horizons. Le musée de Bretagne a en effet fait appel à la contribution publique volontaire pour étoffer la matière de l’exposition, à partir de 2010, grâce à des appels à témoignage relayés par les médias et un large réseau de partenaires et d’associations. Les commissaires de l’exposition ont tenu des permanences d’information et de collecte à Brest, Rennes, Saint-Brieuc, Vannes, Lorient… Migrants et descendants de migrants, Bretons et étrangers sont venus avec des lettres, des photographies, des actes administratifs, des souvenirs de voyage, de la vaisselle, des affiches, des vêtements de travail, des outils… Plus de 200 documents inédits ont ainsi été collectés par le musée de Bretagne. Les témoignages des contributeurs ont été enregistrés, souvent filmés. Ils éclairent l’histoire, la valeur affective ou symbolique de ce fonds foisonnant. Mis à part quelques acquisitions, élément important, toutes les pièces collectées sont restées la propriété des prêteurs, elles ont été restituées à la fin de l’exposition.

Cette valise est un condensé de la vie d’émigré d’Hippolyte Rault (1913-1993). S’y trouvent des dizaines de souvenirs de Bretagne et d’ailleurs. Elle a fait l’objet d’un don à l’issue de l’exposition Migrations – CC0 – Cliché A. Amet, collection Musée de Bretagne, Rennes

Parmi les travaux de recherche au long cours, un certain nombre de projets ont été esquissés ou aboutis. L’histoire de Rennes et de sa métropole reste un domaine à investir, en complémentarité notamment d’actions de collecte qui peuvent être menées par les Archives municipales ou l’Ecomusée de la Bintinais ; l’histoire urbaine, les mutations du territoire et les pratiques sociales liées sont peu explorées. L’Arsenal de Rennes (quartier de la Courrouze) a fait l’objet d’un premier travail de terrain dans les années 2000. En 2014 a été engagé un projet de collecte lié au patrimoine ferroviaire et au métier d’aiguilleur.

La relation des Bretons aux pratiques sportives et la constitution éventuelle d’un patrimoine du sport en Bretagne est un projet récent, lancé entre 2020 et 2021. Sans projet d’exposition pour le moment, il a principalement pour but d’étayer les collections du musée, assez lacunaires quant à ce phénomène social portant très répandu sur le territoire, du football au cyclisme, en passant par les sports nautiques. Le choix a été de cibler prioritairement certains secteurs sportifs en identifiant et mobilisant acteurs et personnes-ressources (associations, clubs…) avant de faire un appel plus large à la contribution du grand public. Dans un autre domaine, un reportage photographique sur le tatouage de motifs bretons est en cours, destiné dans un premier temps à accompagner la future exposition Celtique?, démarrant en mars 2022, mais plus largement à contribuer à documenter cette pratique sur le territoire, bien plus courante qu’on ne pourrait le penser.

Il est à noter que le musée est détenteur d’un certain nombre d’enquêtes et de reportages ethnographiques (audiovisuel, photographie), réalisés depuis plusieurs décennies grâce à une équipe compétente. Aujourd’hui, bon nombre de ces documents, notamment audiovisuels et sonores, connaissent un risque « d’oubli » en raison de leur obsolescence technique et l’introduction seulement récente d’un système de gestion documentaire de ces fonds, qui n’avaient jusqu’ici pas de réel statut. Ces collections immatérielles font partie intégrante du patrimoine du musée, de son travail précurseur en matière d’enrichissement des collections, de muséographie : il constitue aujourd’hui un domaine d’investigation important pour la recherche et fonde le socle sur lequel le musée doit poursuivre son travail de collecte de la mémoire.

Exemples récents, un ensemble d’objets collectés entre 2008 et 2015 viennent renseigner les controverses survenues lots du projet de construction d’un aéroport international sur le site de Notre-Dame-des Landes (44). Ce projet politique sensible porté par Jean-Marc Ayrault en tant que Maire de Nantes, puis premier Ministre, a divisé la société bretonne. Un petit échantillon a été collecté pour illustrer les visuels créés par et pour l’association ACIPA (association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes) : pin’s, autocollant… Le musée est resté vigilant aux objets, photographies et documents tout au long de la période d’affrontements survenus dans la ZAD, la collecte n’est aujourd’hui pas fermée.

Autocollant Aéroport Non ! – CC BY NC ND – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Elle renvoie notamment à la possibilité de constituer un fonds patrimonial à partir de la collecte effectuée autour d’un sujet de société engagé. Le temps est un facteur essentiel pour considérer l’ensemble d’un fait social contemporain et le rôle du matériel d’étude, catégorie mieux identifiée pour les musées de France à partir de 2012, permet de créer un sas temporaire précieux pour de nombreux musées de société, avant d’acter et d’officialiser l’entrée dans les collections patrimoniales.

Manon Six.

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