Photographie et archéologie, levons l’anonymat !

Vous ne lirez plus dans les fiches descriptives des deux photographies ci-dessous « Création Anonyme (Photographe) ; 19e siècle ; Rennes », mais bien : « Création Henri Chala (1824- ?) (Photographe) ; 1871 ; Rennes ».

Une désanonymisation qui invite à rappeler l’histoire et le contexte intellectuel de deux découvertes archéologiques faites en Ille-et-Vilaine durant la seconde moitié du 19e siècle.

Des pierres et des lettres

Ces deux photographies ont été exécutées pour Robert Knight Mowat (1823-1912), chef d’escadrons au 10e régiment d’artillerie et correspondant du comité des sociétés savantes des départements, par le photographe professionnel Henri Chala qui les a données le 11 juillet 1871 à la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine (Source : Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, 1875, tome 9, p. XXVII)

La première montre des inscriptions romaines découvertes en février 1868 dans le secteur de la porte Saint-Michel à Rennes lors de la démolition du mur d’enceinte de la ville. Ce mur avait été construit au moyen âge avec des matériaux antiques sur les substructions du mur romain. Sur le premier fragment épigraphique se lisent les lettres : hon – us. Le second porte l’inscription : Honor – vinae e – nima i – ostumi – e et aug q – itas ried

Photographie par Henri Chala (1871) des fragments d’inscriptions de la porte Saint-Michel (3e siècle) – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Le deuxième cliché concerne une borne milliaire de section circulaire qui se trouvait à l’origine sur la voie romaine de Rennes à Corseul, gravée des lettres : C Pio – Eswi – o Tetr – ico no – bil Cæs – C R. Cette borne a servi de support à un bénitier dans l’église de Saint-Gondran (canton de Hédé) avant d’être acquise par la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine en 1870.

Photographie par Henri Chala (1871) de la colonne milliaire de Saint Gondran (3e siècle) – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Ces trois artéfacts archéologiques photographiés sont conservés au Musée de Bretagne.

Ils font partie des 114 inscriptions lapidaires (dont 42 milliaires) qui sont aujourd’hui répertoriées pour l’Ouest Armoricain. Seulement 5 étaient connues avant le milieu du 18e siècle. La grande majorité des inscriptions a été découverte lors de fouilles ou, le plus souvent, de manière fortuite, au cours de travaux de constructions.

La photographie au service de la recherche épigraphique

Dès son intégration à la société archéologique d’Ille-et-Vilaine en 1869, Robert Mowat s’est illustré dans l’étude d’épigraphes. L’épigraphie, science inséparable des progrès de l’archéologie scientifique, est alors en pleine définition.

Dans son analyse des inscriptions gallo-romaines tronquées de la porte Saint-Michel, Mowat explique qu’il « ne suffit pas, aux personnes qui ne peuvent les étudier sur place, d’en posséder une bonne transcription pour arriver à reconstituer intégralement le texte. Ce n’est qu’à la condition de connaître le contour même de la cassure et l’aspect des parties dégradées qu’on sera en mesure de faire un choix raisonné des lettres à restituer. » (Mowat, Robert, « Études philologiques sur les inscriptions gallo-romaines de Rennes », in Mémoires de la Société Archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, tome VII, 1870, p.4) Il remarque que de manière générale, malgré l’extrême facilité des moyens de vérification, les inscriptions épigraphiques ne sont presque jamais données d’une manière exacte et dans tous leurs détails dans les publications érudites. Les auteurs leur font subir tantôt des suppressions, tantôt des additions de lettres ; d’autres fois, c’est leur ordonnance linéaire qui fait défaut ou qui n’est indiquée que d’une manière erronée. D’après toutes ces considérations, il semble utile à Mowat de fournir des représentations exécutées avec fidélité. Il vante d’ailleurs l’épreuve photographique présentée et offerte en 1859 par Théophile Goupil (1827-1895) à la Société Archéologique de l’inscription dédicatoire dite « de Gordien » de la porte Mordelaise à Rennes.

Afin de faciliter l’analyse et l’interprétation des inscriptions amputées de la porte Saint-Michel et celles de la borne milliaire de Saint-Gondran, Mowat a donc fait appel à Henri Chala, qui avait un studio 19 rue du Pré Perché à Rennes et qui se disait élève du photographe parisien Pierre Petit (1831-1909). Chala était localement connu pour sa série de photographies « La Bretagne Pittoresque et Monumentale » publiées par la Librairie-Papeterie Générale de l’Ouest (place de la Mairie et 6 rue d’Orléans à Rennes) sous la forme de photo-cartes ou de cartes stéréoscopiques.

Qu’est-ce-que tout cela nous dit ?

L’analyse de la documentation photographique de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, conservée en grande partie au Musée de Bretagne, permet de retracer l’évolution de la discipline archéologique et de ses sujets d’étude.

Les photographies de Chala sont un précieux témoignage du travail et de la méthodologie de l’épigraphiste Robert Mowat qui s’était tout particulièrement intéressé aux fragments découverts à Rennes en 1868 car ils portent des inscriptions honorifiques où apparaît le nom de la cité : Riedones. Mowat a en effet traduit les dernières lettres ITAS RIED sur le plus grand fragment en [CIV]ITAS RIED[ONUM]. Il s’agissait là d’une découverte importante car seulement une seule autre mention des Redones était jusqu’alors connue en épigraphie : celle de l’inscription de Gordien III, à la porte Mordelaise. C’est la recherche d’autres mentions de ce type qui a certainement mené Mowat à s’intéresser à la borne milliaire de Saint-Gondran dont le texte doit être lu comme Gaio Pio / Esuvi / O Tetr / ico no / bil(issimo) / Caes(ari) / C(ivitas) R(edonum) et traduit par : A Gaius Pius Esuvius Tetricus Très noble César La ville des Riedones (distante de).

L’étude du dossier épigraphique rennais a depuis permis de mieux comprendre l’intégration de l’Armorique au monde romain, ainsi que le fonctionnement du culte impérial aux échelons municipal et fédéral.

Sophie Chmura.

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