Une embarcation archéologique du haut Moyen-âge : la pirogue de la Soudenais 1 à Drefféac

Comme d’autres embarcations archéologiques remarquables, cette pirogue monoxyle a mobilisé de sa découverte à son étude des spécialistes de différents domaines durant plusieurs années : archéologues, palynologues, archéodendrologues, restaurateur·trices spécialisé·es dans les bois gorgés d’eau… Cet objet témoigne des enjeux scientifiques, des défis techniques et des modalités de valorisation des embarcations découvertes en contexte archéologique et présentées au public dans les musées.

Pirogue provenant de Drefféac, 870-1025 – CC0 – Cliché A. Amet, collection Musée de Bretagne, Rennes

Une étude scientifique pluridisciplinaire

Longue de 5,45m, large de 55cm et haute de 35cm, la pirogue a été découverte dans le cadre d’une opération archéologique préventive en 1994.  À cette époque, un important curage a en effet été réalisé dans la rivière du Brivet, affluent de la Loire, en Loire-Atlantique, près de Saint-Nazaire, à proximité du Parc naturel régional de Brière. À cette occasion, plus de 500 bois gorgés d’eau ont été trouvés dans la vase en contexte archéologique, sous la responsabilité de Christophe Devals, dont plus d’une cinquantaine de pirogues, certaines entières, d’autres fragmentaires. En 1997, ces embarcations ont fait l’objet d’une étude approfondie qui a permis d’établir un catalogue typologique pour l’ouest de la France, complété par des datations (Carbone 14 et dendrochronologie), aboutissant à une synthèse globale inédite sur cet ensemble unique en Europe.

La pirogue de La Soudenais 1 est monoxyle (fabriquée dans une seule pièce de bois, ici du chêne) et a pu être datée par radiocarbone entre 870 et 1025, ce qui correspond à la période carolingienne.  De l’ensemble issu du Brivet, il s’agit sans doute de la pirogue la mieux conservée. Sa forme assez courante, son profil longiligne et son faible tirant d’eau sont caractéristiques d’embarcations faites pour naviguer dans les marais. Elle présente deux fentes longitudinales aux extrémités, de nombreuses traces d’outils visibles sur le fond interne ainsi que des traces de carbonisation, pratiquées avant le passage d’outils de taille, qui laissent supposer un abandon de la construction : la pirogue pourrait donc n’avoir jamais été utilisée.

Fond de la pirogue provenant de Drefféac, 870-1025 – CC0 – Cliché A. Amet, collection Musée de Bretagne, Rennes

En effet, les traces d’outils sur le fond interne sont celles d’herminettes qui ont servi aux charpentiers à creuser le tronc avant finition. Ces témoignages technologiques sont rares et disparaissent généralement rapidement avec l’usage courant de l’objet. Le procédé de carbonisation, utilisé en parallèle, permet d’évider le fût en brûlant progressivement une partie centrale longitudinale, selon une technique connue depuis la période néolithique et l’âge du Bronze. Les finitions sont ensuite faites avec des petites haches ou des herminettes. Les traces de carbonisation sont rares et indiquent donc un état inachevé, aux endroits où les outils ne sont pas encore passés. Les deux longues fentes longitudinales sur le fond de la pirogue ont probablement été causées par un mauvais séchage et se sont potentiellement révélées impossibles à réparer ou combler pour la navigation. Le fût a sans doute été abandonné en l’état, ce qui expliquerait l’épaisseur beaucoup trop importante du fond, volume de bois trop massif pour naviguer, l’absence complète d’aménagements ou la trop faible hauteur des flancs internes. La pièce de bois a pu alors être coulée dans la rivière à proximité du lieu de construction. La conservation dans l’eau a permis une très bonne préservation du matériau, ainsi que de la structure générale de la pirogue avantagée par sa masse et donc sa solidité. L’état d’inachèvement constitue une source précieuse de renseignements pour les archéologues, notamment sur l’élaboration matérielle et technique de ce type de pièce pour la période médiévale.

Vue de dessus de la pirogue provenant de Drefféac, 870-1025 – CC0 – Cliché A. Amet, collection Musée de Bretagne, Rennes

Du point de vue des usages possibles, la pirogue a pu en avoir de nombreux, comme on le constate toujours dans les sociétés traditionnelles africaines ou sud-américaines aujourd’hui : transport des biens et des personnes, pêche, passage d’une rive à l’autre à travers les marais de foin, de paille, de roseaux, éventuellement chargement de tourbe pour la combustion ou la construction… Le type d’embarcation s’avère particulièrement adapté aux zones souvent inondables et marécageuses comme c’est le cas de ce secteur. La population y est toujours au contact de l’eau, les passages à pied sec y sont rares.

Outre les objets eux-mêmes, les informations fournies par l’étude des pirogues nous renseignent sur l’existence et la localisation de sites archéologiques à proximité immédiate de la rivière. Les embarcations du haut Moyen âge découvertes dans le Brivet, particulièrement nombreuses parmi des embarcations de périodes différentes, sont très localisées, aux alentours des sites du Port et de La Soudenais, secteur où se trouvait également un pont en bois à Catiho, dont les pieux ont été découverts. Au sein du mobilier, on a retrouvé également dans cette zone des armes mérovingiennes et carolingiennes, des ossements humains et de nombreuses céramiques des mêmes périodes. Ces témoignages croisés peuvent attester de l’existence d’un point d’embarquement, d’une zone de passage et probablement d’une zone d’habitat avec une nécropole : il s’agissait d’un site non négligeable du haut Moyen âge en bordure de rivière, probablement à la lisière du royaume franc au vu de la typologie du mobilier retrouvé.

Cette pirogue a fait l’objet d’un traitement caractéristique des bois gorgés d’eau par le laboratoire spécialisé ARC-NucléART de Grenoble, entre fin 2005 et 2008. Elle a été immergée dans un bain de polyéthylène glycol (un solvant) puis séchée par lyophilisation, pour être enfin nettoyée. Lors du traitement, l’ouverture des fissures préexistantes s’est malheureusement aggravée. Quelques petits travaux de restauration ont été entrepris (nettoyage, fixage et consolidations ponctuelles). Un relevé à l’échelle 1/1 ainsi qu’une série de prises de vues ont été effectuées pour établir un constat d’état permettant un comparatif lors de la surveillance de l’évolution des fissures et des fentes.

Les découvertes de vestiges en bois gorgés d’eau, outre leur caractère tout à fait exceptionnel, suscitent de nombreuses problématiques de traitement et de conservation pérenne. Par définition, les bois gorgés d’eau doivent être traités rapidement selon des procédés longs et coûteux, qui nécessitent souvent de faire des choix de conservation lors de découvertes massives. La protection et la conservation temporaire peuvent être réalisées pendant plusieurs années dans des caissons spécialement conçus pour une immersion dans l’eau, avant qu’une restauration puisse être entreprise. Trois pirogues ont ainsi pu être restaurées, à l’issue des découvertes du Brivet au milieu des années 1990, et ont intégré, après traitement au laboratoire ARC-NucléART, le Musée de Bretagne à Rennes, le Château des Ducs-Musée d’Histoire de Nantes et le Musée Dobrée à Nantes.

Un objet de collection et d’exposition à part entière

Accueillir une pirogue au musée de Bretagne a été l’occasion du croisement de défis techniques et de choix scénographiques. Son installation dans le parcours permanent a été réalisée en 2009, environ 3 ans après l’ouverture du parcours du musée dans le nouveau bâtiment des Champs Libres. Pour ce faire un socle a été spécifiquement dessiné et réalisé par l’atelier technique du musée.

Après son transport depuis Grenoble par un transporteur spécialisé, ne passant par le monte-charge des Champs Libres, elle est entrée dans le musée par les airs, empruntant après grutage l’une des issues de secours en façade du bâtiment : une opération exceptionnelle des plus délicates !

L’arrivée de la pirogue aux Champs Libres, 2009 – CC BY SA – Cliché A. Amet, photothèque Musée de Bretagne, Rennes

L’un des enjeux majeurs était le respect et la stabilité des conditions climatiques à l’intérieur du musée pour la bonne conservation de l’objet, notamment un taux d’hygrométrie assez haut (degré d’humidité présent dans l’air ambiant). En effet, il n’a pas été fait le choix de la mise sous vitrine, pour favoriser un accès satisfaisant à l’œuvre par le public. L’éclairage doit maintenir une quantité de lumière maximum de 150 lux et de 75 microwatt/lumen maximum pour les UV.

Même restaurée, la pirogue demeure en outre un objet évolutif et extrêmement fragile, qu’il convient de toucher ou de manipuler au minimum… Or, avec le temps, il s’est avéré que la pirogue intéressait beaucoup le public, et notamment les enfants, qui souhaitaient s’en approcher et la toucher. De plus la difficulté à maintenir un climat adapté dans ce vaste espace non cloisonné qu’est l’étage du musée génère régulièrement des désordres. Le climat peu stable et plutôt sec provoque un assèchement des collections organiques et parfois des pertes de matière au seul toucher, un retrait du bois, des déformations ou des fissurations. Il a été décidé en 2021 de renforcer sa sécurité par la mise en place d’un verre de protection vertical limitant la possibilité de s’en approcher. La stabilité du climat demeure, elle, un souci majeur…

Manon Six.

Bibliographie : Christophe Devals, Les pirogues monoxyles du Brivet (Loire-Atlantique), Revue archéologique de l’Ouest, 25, 2008, p. 305-338

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