Rennes 1922, les Arts et l’identité bretonne

Du 5 février au 7 mai 2022 le Musée des Beaux-Arts de Rennes propose l’exposition Rennes 1922. La Ville et ses artistes de la Belle Époque aux Années Folles, événement auquel le Musée de Bretagne a apporté sa contribution.

Pourquoi Rennes en 1922 ?

En 1922, le maire Jean Janvier (1859-1923) inaugure la dernière tranche des travaux de décoration de l’Hôtel de ville de Rennes, qui depuis sa construction au 18e siècle n’avait pas reçu de décor intérieur.

Cérémonie d’inauguration du panthéon rennais, 2 juillet 1922 – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Il s’agissait de rendre cet édifice digne d’une capitale, d’un « centre intellectuel de la Bretagne »,  pour reprendre le titre de l’ une des fresques du grand escalier peintes par Louis Roger (1874-1953).

Rennes centre intellectuel de la Bretagne, toile peinte par Louis Roger en 1913 – Copyright-Tous droits réservés – Collection Musée de Bretagne, Rennes  

À partir de l’analyse de ces décors et de bien d’autres exécutés durant la première moitié du 20e siècle, le Musée des Beaux-Arts de Rennes a conçu une exposition qui propose de découvrir la vie artistique de la capitale de la Bretagne des années 1880 au début de la Seconde Guerre mondiale, époque de transition entre l’esprit du 19ème siècle et celui du 20ème siècle.

Vous pourrez voir lors de cet événement, des œuvres, des documents et des objets issus des collections du Musée de Bretagne : toiles, affiches, programmes, cartes-postales, archives scolaires, croquis, objet d’artisanat d’art… autant de sources historiques qui permettent de bien comprendre pourquoi Rennes peut être considérée comme un foyer du renouveau de l’art breton.

À la gloire de Rennes

Au prime abord les quelques cartes postales prêtées par le Musée de Bretagne au Musée des Beaux-Arts semblent juste montrer à quoi ressemblait le lieu de formation ou de travail de la plupart des artistes présentés dans l’exposition Rennes  1922. Elles font partie d’un ensemble de treize vues, numérotées de 40 à 52, montrant les différents espaces qui composent l’École des Beaux-Arts de Rennes, de la conciergerie aux ateliers, en passant par un coin de la salle des Antiques. Elles ont été imprimées, à l’automne 1914, par le libraire Edmond Mary-Rousselière (1874-1929) qui avait déjà une collection de près de 1500 cartes-postales différentes consacrées à la ville de Rennes. Leur vente a perduré jusqu’à la fin des années 1920 grâce à Alexandre Lamiré (1890-1955) qui avait repris la librairie de Mary-Rousselière en octobre 1919.

Rennes école des Beaux-Arts le cours supérieur des jeunes filles, carte-postale E. Mary-Rousselière, 1914 – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne, Rennes Au premier plan, le professeur de la section des jeunes filles et directeur de l’École régionale des Beaux-Arts de Rennes, Félix Lafond (1850-1917), quelques mois avant sa démission pour raison médicale. Lafond, décorateur de porcelaine et de faïence, a enseigné le dessin d’art décoratif avant d’être nommé directeur de l’établissement en 1884. 

L’École des Beaux-Arts, installée depuis 1910 rue Hoche dans des bâtiments ayant appartenu à la congrégation des religieuses de la Visitation, est un des rares édifices à avoir fait l’objet d’une visite photographique complète de la part de Mary-Rousselière, un peu comme le palais du Parlement, monument emblématique de la ville. Cependant il ne faut pas voir là de simples cartes-postales touristiques qui montrent un des lieux d’études d’une ville universitaire, mais bien des cartes-vues éditées dans un but de propagande municipale qui mettent en valeur ce que l’homme de lettres Anatole Le Braz (1859-1926) qualifie de « véritable supériorité rennaise » de l’époque, à savoir l’enseignement des arts. Le Braz a utilisé ces mots quelques mois avant la mise en vente de ces cartes-postales, dans une préface titrée « À la gloire de Rennes », écrite pour un album souvenir que Jean Janvier a offert en juin 1914 lors de l’inauguration de la salle des fêtes de l’Hôtel de ville  à l’épouse du président de la République, Raymond Poincaré. Cet album se voulait une synthèse des forces artistiques de la Bretagne et comprenait des œuvres de douze artistes bretons – peintres, sculpteurs, graveurs, architectes – tous formés à l’École régionale des Beaux-Arts de Rennes dont Anatole Le Braz dit qu’elle est alors « en Bretagne le berceau, ne disons pas de l’art breton, mais de l’art sans épithète ».

Un foyer du renouveau de l’art décoratif

Au 18e siècle, une soixantaine d’écoles de dessin gratuites sont créées en France pour ceux qui se destinent aux arts et métiers. Celle de Rennes ouvre en 1757. Le dessin reste le fondement de l’instruction dispensée dans cette école jusqu’à la fin du 19e siècle quand apparaît un enseignement plus spécialisé nettement tourné vers la production industrielle. En effet, en 1881, l’inspection de l’enseignement de dessin, qui souhaite voir se multiplier des centres de formations adaptés à l’industrie locale, propose une convention aux écoles des Beaux-Arts de province à condition qu’elles accèdent au statut d’école régionale et qu’elles ouvrent une section d’art décoratif. S’observe à l’époque une féroce compétition internationale dans ce domaine : la suprématie étrangère en matière de décoration intérieure, l’incapacité des créateurs français à s’extraire de formules décoratives surannées, amènent à rénover les expressions artistiques. En 1889, deux écoles du pays ont des ateliers pour les industries d’art : Roubaix et Rennes. Dans cette dernière, dix pour cent des élèves étudient la composition décorative et en font des applications pratiques dans des ateliers professionnels. Qu’ils soient destinés à devenir peintres, sculpteurs ou architectes, les professeurs incitent leurs élèves à travailler ensemble pour élaborer des modèles nouveaux de mobiliers, d’objets décoratifs ou de motifs pour l’industrie[1].

Projet de fleuron exécuté en 1902 dans le cours de Jules Ronsin (1867-1937) par Mathurin Méheut (1882-1958) – © ADAGP, Paris, 2017 – Collection Musée de Bretagne, Rennes Méheut finit ses études à Rennes en 1902 avant d’intégrer l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.

La coopération entre artisans et artistes est également encouragée. C’est au cours de la première décennie du 20e siècle, que la valorisation de l’artisanat régional devient véritablement en France un moyen de lutte contre l’expansion d’une production industrielle étrangère qui menace les intérêts économiques nationaux. Nombre d’artistes formés à Rennes vont contribuer au développement d’une sensibilité particulière à la thématique bretonne et à l’art populaire régional appelé à devenir un répertoire décoratif novateur.

Lutrin exécuté par Jules-Charles Le Bozec (1898-1973) entre 1906 et 1915 – Tous droits réservés – Collection Musée de Bretagne, Rennes. Le Bozec a été une des figures du renouveau des arts décoratifs en Bretagne. Après ses études aux Beaux-Arts de Rennes, il a été admis aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Jean Boucher (1870-1939), avant d’être pris comme apprenti chez l’ébéniste Alfred Ely-Monbet (1879-1915) dont les principaux objectifs étaient la reconnaissance de la culture bretonne et la rénovation de l’ensemble des pratiques artistiques considérées comme héréditaires au sol armoricain. 

À la reconquête de l’authenticité bretonne

En 1922, Rennes est le centre du Comité régional des arts appliqués. Une exposition, ouverte aux artistes et aux industriels de la Bretagne, est organisée à l’École des Beaux-Arts. Y sont exposés céramiques, poteries, verreries, sculptures, peintures, gravures, lithographies, dessins, broderies, dentelles, meubles, ustensiles, ferronneries d’art, étains, reliures et cuirs artistiques qui s’inspirent de modèles anciens, de sites, monuments ou types d’un caractère nettement celto-breton. Une des exposantes, Jeanne Malivel (1895-1926), formée à différentes techniques artisanales telles que la broderie et l’art de la faïence, désire fonder une communauté d’artistes et d’artisans qui pourrait contribuer à apporter un élan de modernité à l’art régionaliste afin de libérer la Bretagne de toutes les bretonneries et scories folkloristes qui l’imprègnent depuis le 19e siècle. En 1923, elle fonde avec René-Yves Creston (1898-1964) le groupe Ar Seiz Breur (les Sept Frères) qui revendique une modernité typiquement bretonne tout en faisant écho au mouvement des Arts Déco en Europe.

Le vieil arbre, tirage sur papier par Jeanne Malivel, 10 septembre 1922 – Marque du Domaine Public – Collection Musée de Bretagne, Rennes – Afin de rénover l’imagerie populaire bretonne, Malivel plébiscite la pratique de la gravure sur bois qu’elle enseigne dès 1923 à l’école régionale des Beaux-Arts de Rennes.

Le groupe souhaite avant tout participer à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels qui se tient en 1925 à Paris. Mais leur initiative se heurte au projet de Jean-Julien Lemordant (1878-1968) et son Comité de défense des Arts bretons créé dans le même but. Finalement, c’est un projet hybride qui est retenu pour la Ti Breizh (Maison de la Bretagne).

Le Comité des Arts bretons avait également pour fin d’amener artistes, artisans, décorateurs et industriels à créer un art nouveau qui puise son inspiration dans les traditions de la péninsule. En 1931, il organise, pour le cinquantenaire de l’école régionale des Beaux-Arts de Rennes, deux expositions rue Hoche : la première, rétrospective, dite des « anciens », rassemble les œuvres des élèves passés par l’école depuis 1881, alors que la seconde, animée par Lemordant, est consacrée aux arts industriels et décoratifs bretons modernes.

Cette importante manifestation, organisée comme un hommage rendu aux efforts des artistes et artisans bretons, donne une idée assez complète du mouvement artistique de la Bretagne et de son évolution en 50 ans.

Aujourd’hui, l’exposition Rennes 1922 remet en lumière non seulement les décors publics rennais exécutés par des artistes célèbres comme Jean Boucher (1870-1939), Mathurin Méheut, Jean-Julien Lemordant ou Camille Godet (1879-1966), mais également des œuvres des arts décoratifs de dizaines de créateurs, parfois oubliés, qui ont contribué au renouveau de l’art régionaliste breton.

Sophie Chmura.


[1] Sur le sujet lire l’article sur « L’exposition de l’École régionale des Beaux-Arts », Ouest-Éclair, 30 juillet 1903.

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