Mégalithes et celtomanie

Les mégalithes de Bretagne ont très tôt attiré l’attention des érudits, des archéologues et des curieux. Une tradition est née dès le 18e siècle : ces pierres dressées, isolées, assemblées seraient des monuments celtes. Ce mythe est toujours vivant dans l’esprit de nombre de personnes, et ce, peut-être à cause de la permanence d’éléments issus des théories celtomanes dans l’iconographie de ces vestiges préhistoriques qui datent en réalité du Néolithique !          

Ar Mein hir « les pierres longues »

Au 17e siècle, les découvertes de sites anciens sont majoritairement le fruit du hasard et les descriptions rares. C’est sans doute dans le récit de voyage Itinéraire de Bretagne en 1636 de François-Nicolas Baudot, sieur du Buisson et d’Ambenay, dit Dubuisson-Aubenay (1590-1652) que se trouvent les premières observations des monuments de pierre de Gavrinis et de Locmariaquer, ainsi que de la pierre levée de Dol, « rocher haut d’une pique, gros comme un tonneau, et finissant en cône ou mête ».

Menhirs, imprimerie Landais & Oberthür, entre 1842 et 1853 – Marque du Domaine Public – Collection musée de Bretagne, Rennes
Le Saviez-vous : c’est en 1799, après de nombreuses dissertations sur la manière d’appeler les pierres dressées, que Pierre Legrand d’Aussy (1737-1800) les désignent définitivement sous le terme de « menhirs » construit à partir du breton maen, « pierre », et hir, « longue ». En réalité le mot breton ancien était peulvan comme indiqué dans le dictionnaire de Dom Louis le Pelletier de 1752. C’est seulement en 1867, que les préhistoriens adoptent définitivement le terme de « mégalithes », du grec mega « grand » et litho « pierre ».

C’est au 18e siècle qu’émerge un intérêt réel pour ces monuments du passé. Christophe-Paul de Robien (1698-1756), président à mortier au parlement de Bretagne, fait dessiner des plans et des élévations de pierres dressées ou assemblées pour son manuscrit Description historique, topographique et naturelle de l’ancienne Armorique. Il émet l’hypothèse que ces pierres auraient été érigées pour servir de stèles funéraires et, comme nombre de ses contemporains, antiquaires et érudits, ils estiment que ce sont des antiquités gauloises. En 1755, il rencontre Anne-Claude de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus (1692-1765) qui copie certaines de ses planches pour illustrer un Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, paru en 1764. Dans ce texte, Caylus exprime de sérieux doutes quant au caractère gaulois des pierres et envisage qu’elles soient l’œuvre de peuples plus anciens encore.

Les celtomanes et les ancêtres gaulois

À la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, des ouvrages sont spécifiquement consacrés aux pierres levées bretonnes, dont Nouvelles recherches sur les langues, l’origine et les antiquités des Bretons de Théophile-Malo de Corret de Kerbeauffret, dit de La Tour d’Auvergne (1743-1800) et Monumens celtiques ou Recherches sur le Culte des Pierres de Jacques Cambry (1749-1807). Ces textes sont influencés par un courant de pensée dit « celtomane » qui a émergé avec la publication en 1761 des poèmes bardiques d’Ossian par James MacPherson (1736-1796). Comme beaucoup de figures de la celtomanie, de La Tour d’Auvergne soutient que Carnac était le lieu choisi par les druides de l’Armorique et de l’île britannique pour leurs assemblées générales communes et que la Table des Marchands de Locmariaquer était un autel druidique de sacrifice. En 1805, Cambry, qui explique les alignements de menhirs par des arguments zodiacaux, est le premier président de l’Académie celtique, société savante dont le but est de retrouver dans la culture populaire les vestiges des croyances des ancêtres Gaulois grâce à l’étude de tout ce qui subsiste et entretient le souvenir, des édifices et vestiges architecturaux aux croyances, usages, traditions et langues. Convaincu du passé celte des pierres de Bretagne, Cambry introduit son livre Voyage dans le Finistère par une gravure exécutée par François Valentin (1738-1805) présentant un druide juché sur un dolmen face à des prêtresses et des hommes armés.

Illustration druidique par François Valentin tirée du livre Voyage dans le Finistère, ou État de ce département en 1794 et 1795 de Jacques Cambry, 1798 -Bibliothèque des Champs Libres, Rennes

Hypothèses extravagantes follement déchaînées

Durant toute la première moitié du 19e siècle, l’origine gauloise des pierres est communément admise.

En 1853, l’historien Arthur de La Borderie (1827-1901) reconnaît qu’il y a plusieurs « hypothèses extravagantes follement déchainées » émises sur ces vieux monuments, en particulier ceux du Morbihan. Dans le récit de voyage Par les champs et par les grèves, l’écrivain Gustave Flaubert (1821-1880) énumère toutes les suppositions faites sur le « fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux », précisant que « l’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qui s’appelle l’archéologie celtique » : pour certains les pierres sont des païens changés en pierre par saint Corneille, d’autre part, elles marquent l’emplacement de tombes de soldats romains ; pour d’autres, elles sont les vestiges des colonnes d’Hercule ou tout simplement les témoins d’un culte au serpent Python, voire de connaissances cosmographiques ; mieux encore, elles auraient été mises en place par les Égyptiens, à moins que ce soit par les Vénètes pour honorer César après leur défaite, même si l’hypothèse préférée reste celle d’un temple druidique, malgré que l’on ait osé dire que les pierres ont été élevées pour servir d’appui aux tentes de soldats romains…

Saint Corneille pape patron de l’église de Carnac, image populaire éditée par l’imprimeur Émile Ferry, vers 1897, à l’arrière-plan, les alignements de Carnac – Marque du Domaine Public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Quand l’imagination se dispute avec l’érudition

C’est l’avènement de l’archéologie scientifique et la reconnaissance de la préhistoire lors du congrès de Paris de 1867 qui sonne le glas des théories des celtomanes en France. Pourtant, au début du 20e siècle, les curieux préfèrent se plonger dans les idées romantiques qui associent les mégalithes aux populations celtes, aux sacrifices et aux rituels sanguinaires accomplis par les druides.

Des éditeurs de cartes postales des années 1900 à 1940 adhèrent à cette vision celtisante de l’histoire des monuments mégalithiques quand ils ne font pas appel aux korrigans, aux fées ou à Gargantua pour les valoriser. Dans les séries exclusivement consacrées aux mégalithes de Bretagne éditées par Émile Hamonic (1861-1943), certaines cartes sont illustrées avec des clichés de Zacharie Le Rouzic (1864-1939), alors gardien du musée de Carnac. L’éditeur n’a pas hésité à agrémenter ces vues, prises par un archéologue convaincu par la datation préhistorique des pierres, de textes du barde Théodore Botrel (1868-1925) qui a puisé son inspiration dans la littérature celtomane.

En ce début de 21e siècle, l’attrait exercé par les mégalithes se perpétue, mais malgré les recherches archéologiques prouvant qu’ils datent du Néolithique, le mythe les attribuant aux celtes est toujours intégré dans la culture populaire tout comme les légendes traditionnelles, où se mêlent merveilleux et surnaturel pour expliquer leur existence.

Sophie Chmura.

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