La colonie agricole et maritime de Belle-Ile-en-Mer : un bagne d’enfants ?

Belle-Île-en-Mer, la bien nommée, au large de la presqu’île de Quiberon (Morbihan), a accueilli pendant presque cent ans (1880-1977) de « jeunes  délinquants, mauvaises graines… », confinés dans un environnement insulaire où ils auront surtout connu dureté et violence au sein de la Colonie agricole et maritime. Un retour sur l’histoire de ce lieu et de cette institution s’est opéré depuis quelques années : témoignages divers et questionnements, recherches de documents, ont débouché sur un projet mémoriel et muséographique prévu pour aboutir en 2022, et destiné à faire la lumière sur les lieux, la vie et le rôle joué par une institution souvent mise en cause.

Le cadre historique

Par décision du ministère de la Justice du 29 mai 1880, est créée la « Colonie agricole et maritime de Belle-Île-en-Mer ». Depuis 1848 des locaux existaient, aménagés pour accueillir des insurgés condamnés à l’issue de la révolution, qui accueillirent ensuite des forçats, des prisonniers politiques condamnés en 1871, en transit pour la Nouvelle Calédonie.

La nouvelle colonie fut elle aussi un établissement pénitentiaire, régi par la loi d’août 1850 portant « statut fondamental de l’éducation pénitentiaire en France ». Comme telle elle était destinée à recevoir des jeunes jugés rebelles et en rupture avec la société, et comme tels relevant de l’enfermement et de la punition associées à une action éducative.

Belle-Ile-en-Mer La colonie le salut au drapeau – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

Ces « maisons de correction » devront attendre l’entre-deux-guerres pour devenir « maisons d’éducation surveillées » : on en comptera 60 dans le secteur privé, mais aussi six institutions publiques dont celle de Belle-Île-en-Mer.

Installés près de la citadelle dominant le port de Le Palais, édifiée au 17e siècle (Vauban), les bâtiments étaient clos de murs, pour empêcher les évasions et cacher la mer. Les jeunes de 12 à 21 ans y recevaient une formation, soit maritime (matelotage, timonerie, voilerie) destinée à en faire de bons matelots, soit agricole (culture, élevage, à la ferme de Bruté) et dans ce cas visant à la formation de futurs et bons cultivateurs.

La population concernée

Les jeunes regroupés à Belle-Île étaient tous des mineurs (entre 12 et 21 ans), classés pour beaucoup comme petits délinquants ayant comparu devant les tribunaux pour des vols ou des petits délits, et ayant écopé de peines pouvant aller de six mois à deux ans. (Ex. Ne pas retirer sa casquette au passage d’une procession était une atteinte à l’ordre public coûtant deux ans « de maison ».) Mais d’autres situations existaient, également difficiles. Ainsi les enfants vagabonds, fuyant le domicile familial, des parents violents ou incestueux, retrouvés errants par les gendarmes et placés « en maison ». De même, certains orphelins, sans famille d’accueil, finissaient par être confiés à… l’administration pénitentiaire ! En conséquence tous étaient classés dans cette « mauvaise graine » qu’il fallait punir et redresser avec une exemplaire fermeté, par une éducation morale, religieuse et professionnelle appuyée sur une discipline de fer. Dans le cas de Belle-Île, on entend « moraliser les jeunes délinquants par la mer ».

Vers 1910, la construction de deux bâtiments d’internat permit d’atteindre une capacité de 320 places. L’école s’efface devant le pénitencier, où la promiscuité mêle de petits chapardeurs à des voyous en herbe, déjà exercés au maniement du couteau. La situation devait durer après 1914, les colonies pénitentiaires étant alors considérées  comme « de véritables pourrissoirs » où régne une discipline sans limite, à base de brimades et de coups : pour des mineurs un lieu d’expiation, véritable antichambre des maisons centrales.

Le règlement intérieur : surveiller et punir

Le règlement intérieur de l’établissement qui en fixe les modalités de fonctionnement quotidien permet le contrôle du moindre détail de la vie commune et privée de ses membres : l’éducation repose sur la surveillance et la punition, principe qui subsistera au-delà de 1968, puisque la suppression du « mitard » n’est intervenue qu’en 1972. Dans ce contexte le temps mort et l’oisiveté font peur, et l’on en vient à considérer la fugue comme une soupape de sécurité, même si sa réussite dans une île reste évidemment illusoire.

Tous les actes de la vie courante de ces adolescents sont étroitement réglementés : du lever (suivi du réveil musculaire, le « dérouillage » matinal), de la toilette commandée par un discours hygiéniste quasi obsessionnel, aux repas et jusqu’au coucher, tous sont en permanence sous le regard des représentants de l’institution. La nuit, les jeunes sont enfermés dans des dortoirs grillagés et verrouillés, surnommés « cages à poules », pour éviter vagabondages et évasions.

Le réfectoire, carte postale, archives départementales du Morbihan, 9 Fi 154/263

La révolte de 1934

Ces conditions de vie particulièrement dures expliquent que parfois des actes de rébellion se soient produits, au niveau individuel ou collectif, pouvant atteindre une réelle gravité et provoquant diverses réactions. Déjà en 1908, quatre colons avaient assassiné un surveillant au cours d’un exercice en mer, mais la révolte qui éclata au mois d’août 1934 devait marquer les îliens et l’opinion.

A l’origine, un banal incident survenu au dîner, un colon ayant entamé son fromage avant même le signal de manger la soupe. Fureur des surveillants qui bondirent poings en avant et frappèrent le coupable à la tête avant de le tabasser violemment au sol. Bien qu’habitués à ce genre de choses, cette fois les colons explosèrent : gamelles, tables et chaises volèrent … L’absence d’armes évita peut-être des conséquences plus dramatiques. Puis les jeunes s’élancèrent à l’extérieur, utilisant des échelles laissées après travaux, pour franchir la clôture et se disperser. À l’arrivée des gendarmes, il ne restait dans le fort que le directeur et des surveillants ensanglantés et penauds.

La chasse des surveillants, à bicyclette, s’organisa : information des vacanciers, prime de 20 francs offerte pour tout enfant ramené, voitures de touristes patrouillant… En un seul endroit les gendarmes en trouvèrent 30 serrés les uns contre les autres, tremblants de peur, qui se rendirent sans résister. Les 55 évadés furent tous rattrapés et battus. Les cris, dit-on, s’entendaient dans toute l’île !

Ce terrible fait divers resta gravé dans bien des mémoires ; le journaliste Alexis Danau mena une campagne de presse nationale mais il faudra encore des années pour que ces abus et ces drames soient sanctionnés et des réformes envisagées.

Photographie utilisée dans la presse lors de la mutinerie de 1934, montrant les enfants de la colonie – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

L’évolution et la fin d’un système

En 1945, une ordonnance du général de Gaulle créait une Direction de l’éducation surveillée, séparée de l’administration pénitentiaire. Une magistrature spécialisée, le juge pour enfants, était mise en place et les colonies pénitentiaires prenaient l’appellation « Institutions publiques d’éducation surveillée ».

L’absence de moyens financiers et humains (un éducateur pour 40 jeunes) fit que le projet pédagogique resta le même : reconditionner des gamins en les matant et en les redressant. La priorité était donnée au sport et à la formation professionnelle, surtout maritime. Les sanctions restaient les mêmes, l’isolement (le mitard) et le passage à tabac.

Dans les années 1947-1948, des incidents éclatèrent à Belle-Île, avec des fugues presque tous les jours. En 1953, la menace des pensionnaires d’incendier les locaux nécessita l’envoi de 60 CRS. Les meneurs arrêtés et emmenés à Quiberon sous bonne escorte durent choisir entre l’envoi en maison d’arrêt ou un engagement dans les parachutistes !

Finalement, c’est le trouble causé par les fugues et perturbant le développement touristique de l’île (cambriolages de résidences secondaires par exemple) qui conduisit l’administration centrale à prendre une décision de fermeture de l’établissement en septembre 1977.

Ainsi prenait fin un épisode contestable de la difficile et douloureuse histoire de la protection de la jeunesse dans notre région. Cette sombre image associée à Belle-Île ne doit pas pour autant s’effacer comme le montre bien la volonté inscrite dans le projet mémoriel en cours : l’histoire se doit d’être connue de tous, à commencer par les touristes qui viennent sereinement jouir de la beauté de l’île.

Lysiane Rannou, membre de l’AMEBB (association des amis du Musée de Bretagne et de l’Écomusée de la Bintinais).

Juillet 2022.

La chasse à l’enfant

Le poète Jacques Prévert (1900-1977) en vacances sur l’île, fut le témoin horrifié des faits : mères de famille, curés, « braves gens » armés qui de fusil ou de fourche, fouillant buissons et grottes pour débusquer des gamins terrorisés. Il nous a laissé cet émouvant poème, dédié à la chanteuse Marianne Oswald (1901-1985) qui interpréta en 1936 la chanson mise en musique par Joseph Kosma.

Chasse à l’enfant

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux

Tout autour de l’île il y a de l’eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu’est-ce que c’est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voleur! Chenapan !

Il avait dit J’en ai assez de la maison de redressement

Et les gardiens à coups de clefs lui avaient brisé les dents

Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s’est sauvé

Et comme une bête traquée

Il galope dans la nuit

Et tous galopent après lui

Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens

Qui fait la chasse à l’enfant

Pour chasser l’enfant pas besoin de permis

Tous les braves gens s’y sont mis

Qu’est-ce qui nage dans la nuit

Quels sont ces éclairs ces bruits

C’est un enfant qui s’enfuit

On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage

Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux

Tout autour de l’île il y a de l’eau

(Jacques Prévert, Oeuvres complètes, Coll. La Pléiade, Gallimard, 1996, p. 57-58.)

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