Aurélie Déchelette, vulgarisatrice de l’histoire bretonne

Si l’histoire de la carte postale en Bretagne retient surtout les noms des photographes Émile Hamonic (1861-1943) et Joseph Marie Villard (1868-1935), ils ne sont pas les seuls éditeurs du début du 20e siècle à avoir contribué à faire connaître la culture et le patrimoine breton. Dans la compétition pour imposer sa collection de cartes postales à sujets bretons comme la meilleure, la Rennaise Aurélie Déchelette (1860-1947) s’est démarquée.

Une collection vouée au patrimoine local

Née à Bain-de-Bretagne le 16 février 1860, Aurélie Déchelette, qui travaille comme émailleuse à Rennes, édite ses premières cartes postales illustrées entre 1902 et 1903. Elle ne fait pas de photographies elle-même, mais édite essentiellement les clichés de son frère Paul Déchelette (1871-1912), pharmacien à La Gacilly et de ses cousins, Paul Valentin (1874-1934), employé de commerce à Paris, et Victor Julien Duval (1857-1941), abbé, membre de la Société Archéologique d’Ille-et-Vilaine.               

En 1893, l’Abbé Duval photographie l’arrivée du Bourg-l’Évêque qui va servir à la carte-postale n°226 de la collection d’A. Déchelette « Vieilles maisons du Bourg-l’Évêque, ancien domaine temporel des Évêques de Rennes, aujourd’hui rue et faubourg de Brest. Église Saint-Etienne » – Marque du Domaine Public – Collection du Musée de Bretagne, Rennes

Si son frère et Paul valentin s’intéressent aux villes, aux paysages et aux costumes d’Ille-et-Vilaine et du Morbihan, l’abbé Duval s’attache surtout aux scènes de vie locale, comme les marchés, ainsi qu’au patrimoine architectural des manoirs et châteaux. Une grande partie de son travail inspire et constitue la série des « Châteaux de Bretagne » de sa cousine.

Pour Rennes, Aurélie Déchelette va utiliser une bonne partie de l’iconographie de l’ouvrage Rennes Illustré guide de l’exposition de 1897 imprimé chez Francis Simon. Sa série de cartes postales de la capitale bretonne contient donc des clichés de photographes professionnels et amateurs, pour la plupart membres de la Société Photographique de la ville. Les cartes postales A. Déchelette étaient vendues localement, certes pour les touristes de passage, mais par la qualité de leurs illustrations, elles étaient surtout destinées aux collectionneurs désireux d’avoir de belles images du patrimoine historique d’Ille-et-Vilaine et du Morbihan.

La carte-postale, outil de propagande et de vulgarisation

À la une du journal Ouest-Éclair du 19 décembre 1900, François Jaffrenou (1879-1956 signalait « l’excellent moyen d’active propagande et de vulgarisation d’idées qu’offre la petite carte-postale à deux sous ». En 1903, l’Union Régionaliste, où il assure le secrétariat de la section de langue et de littérature, organise un concours de cartes postales et de photographies bretonnes à Lesneven sous la direction du Docteur Charles Armand Picquenard (1872-1940). Dans son bulletin de juillet 1903, la Fédération régionaliste française – dont le but est d’organiser des concours et des congrès en province et à Paris pour la propagande des idées régionalistes et la défense des intérêts locaux afin de susciter et encourager toutes les œuvres d’initiative privée tendant à rendre la vie aux régions françaises – fait part de cette exposition et rappelle que « la carte postale illustrée est une trop grande puissance pour que nous la négligions ».

Trois ans plus tard, la section « histoire bretonne et vulgarisation » de l’Union Régionaliste Bretonne organise un nouveau concours. D’après le journal de l’Ouest-Éclair du 14 septembre 1906 le « concours a donné les résultats suivants : 1er prix, Mlle Déchelette, éditeur, 5 rue Descartes à Rennes ; 2e médaille à M. David, libraire à Vannes ; mention honorable à M. Havard, de St-Aubin-du-Cormier. » Aurélie Déchelette gagne donc le premier prix attribué par le Comte René de Laigue (1862-1942) et son épouse, Marguerite Berthe Cécile de Durand de Monestrol (1886-1942). Cette récompense était destinée « aux fabricants de cartes postales bretonnes illustrées ayant le mieux établi le texte et la légende qui accompagnent la photographie de leur carte, le mieux respecté l’histoire bretonne », conformément aux vœux de l’Union votés au Congrès de Saint-Pol-de-Léon qui avait eu lieu en septembre 1905.

La carte postale n°532 de la collection d’A. Déchelette est typique des cartes qui ont gagné le concours de 1906 avec sa légende précise : « Rennes – L’ancien château de Coëtlogon, près de l’Ecole d’Agriculture des Trois-Croix, a été transformé en Ecole pratique de Laiterie, Mme Bodin en est la Directrice » – Marque du Domaine Public – Collection du Musée de Bretagne, Rennes

Des sources historiques

Aurélie Déchelette arrête d’éditer dans les environs de la fin de l’année 1909 et le début de l’année 1910. La grande majorité de ses cartes postales sont récupérées par une personne ayant pour initiales les lettres L.H.R. : elle reste encore à identifier avec certitude, même si la meilleure piste semble être « Louis Hervé Rennes ». En 1902, Louis Hervé (1857-1922) dirige une manufacture 12 quai Richemont appréciée pour ses articles de maroquinerie, ses cartes à jouer et ses papiers à cigarettes. En 1919, Adolphe Noël Le Trionnaire, dit Noël Le Trionnaire (1891-1923) reprend l’affaire de Louis Hervé. Il édite ses propres photographies sous la forme de cartes postales et inclut des vues rennaises de la collection d’Aurélie Déchelette. Il garde les légendes détaillées et change juste la numérotation des cartes.

Le Trionnaire ne vend des cartes-postales qu’entre 1919 et 1923, année où il meurt de la tuberculose. Un certain nombre de cartes de la collection A. Déchelette, de Rennes et d’autres lieux d’Ille-et-Vilaine et du Morbihan, surtout celles avec des légendes détaillées, ont également été intégrées à la collection d’Edmond Mary-Rousselière qui arrête sa carrière en 1919.

Aujourd’hui, toutes ces cartes postales sont recherchées non seulement par les collectionneurs, mais également par les historiens qui veulent étudier le patrimoine disparu ou connaître les transformations engendrées par l’urbanisme.

La carte postale n°520 de la collection d’A. Déchelette montre des maisons qui ont été détruites en 1934 « RENNES – Le champ-Dolent. Vieux quartier de Rennes dont il est question dans les romans de Paul Féval. Il était habité par les bouchers et avait des restaurants célèbres où ne dédaignaient pas d’aller les gens de la meilleure société » – Marque du Domaine Public – Collection du Musée de Bretagne, Rennes

Témoins visuels d’une époque révolue, les cartes postales sont aussi une source pour comprendre comment était mis en valeur le patrimoine et la culture locale au début du 20e siècle. Outre leur utilité touristique, les cartes postales d’Aurélie Déchelette transmettaient à leurs acheteurs un peu des connaissances historiques nécessaires à la sauvegarde des éléments constitutifs de l’identité des villes et villages où il était possible de les trouver.

Sophie Chmura.

Janvier 2022.

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