Boire du 19e siècle à nos jours : entre stéréotype et réalité

Verbe intransitif, le verbe « boire » se suffit à lui-même pour désigner l’excès : « Qui a bu, boira ». Appliqué à l’ivrogne, on lui prête des constructions imagées : « boire comme un trou », « boire comme une éponge », « boire à ventre déboutonné » et bien sûr, « boire à plus soif ». Des animaux aux métiers, le registre lexical du buveur est immense, qualifiant bien souvent le trop ou le mal boire ; et pourtant, boire désigne avant tout la satisfaction d’un besoin physiologique ! Sous toutes ses formes, l’ivresse a donné naissance à un vocabulaire particulier, à la fois poétique – Ronsard, Baudelaire – et populaire – Rabelais, Zola -, souvent argotique. Les dictionnaires, du 17e siècle à nos jours regorgent de cette diversité sémantique.

Plus près de nous, le petit Robert en rappelle l’étymologie – du latin bibere – et propose deux emplois : avaler un liquide, au sens d’absorber, ingurgiter, sans considération de ce qui est bu, qui peut alors être du lait, de l’eau ou du vin ; prendre des boissons alcoolisées avec excès, c’est-à-dire s’enivrer, se saouler.

La très-sainte bouteille, imagerie Gangel et Didion, Metz – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Cette double définition traverse les temps et montre la tension du boire et de son personnage principal, le buveur, partagé entre le bien et le mal, un comportement jugé raisonnable – au sens qu’il respecte la norme sociale -, et un comportement en dehors de celle-ci et donc répréhensible. Les images ne cessent de nous rappeler combien ces représentations sont sujettes à grossissement du trait et véhiculent les stéréotypes.

« Nulle part au monde, on ne compte plus d’ivrognes de l’un ou de l’autre sexe qu’en Bretagne ».  Ces mots attribués à Armand du Chatellier vers 1850[1] semblent dresser le portrait d’une région marquée par une forte propension à la consommation d’alcool au cours du 19e siècle. Pourtant, d’autres textes nuancent ces propos. Ce qui caractérise alors les pratiques du boire est bien la différenciation des occasions : au quotidien, dans la majeure partie de la population notamment paysanne, on ne consomme pas de vin ou d’eau de vie, mais du lait, du cidre ou de l’eau (si elle est potable !). La consommation des boissons alcoolisées reste réservée aux occasions festives, fêtes religieuses ou privées, foires et marchés. L’image du Breton pris de boisson est elle présente dans les représentations et l’imaginaire collectif dès cette époque, comme en atteste le tableau La foire de Quimper, peint par Olivier Perrin vers 1815 : mais c’est bien les manières de boire des milieux populaires – abstinence au quotidien ; excès occasionnel [2] – qui participent de cette construction, à la différence des milieux aisés, qui, même s’ils boivent plus, le font de façon raisonnée, sans remettre en cause l’ordre social.

Sans hésitation il préfère le cidre ! , carte postale des éditions Artaud et Nozais, Nantes – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

La fin du 19e siècle marque un tournant, tant dans la sémantique, le discours que les pratiques. Le buveur pouvait jusqu’alors être qualifié d’ivrogne : il s’agissait de caractériser le comportement de celui qui s’enivre souvent. L’invention du concept d’alcoolisme par Magnus Huss, médecin suédois, en 1849, ouvre la voie de la caractérisation de la maladie alcoolique et de nouvelles actions : condamnation des abus, de certaines boissons, notamment les boissons distillées, éducation des populations. Dans le même temps, les pratiques de consommation changent à la faveur de plusieurs facteurs : le marché des boissons progresse fortement, ainsi que leur disponibilité. La multiplication des débits de boissons à la fin du 19e siècle – en 1914, la Bretagne compte un débit de boisson pour 51 adultes, contre un pour 60 en 1872[3] -, la publicité, le lobby des alcooliers se conjuguent à d’autres effets, comme la construction d’une image positive du vin, née de la Première Guerre mondiale et de la symbolique du pinard, Père la Victoire. Au boire épisodique du 19e siècle succède un boire quotidien, accompagné par une grande diversification des boissons consommées.

Yann-la-goutte, chanson sur feuille volante, imprimerie Pellerin, Epinal – Marque du domaine public – Collection musée de Bretagne, Rennes

Les Trente Glorieuses, marquée par une forte croissance, le développement de la société de consommation et l’urbanisation entérinent définitivement en Bretagne le déclin du cidre et le développement fort de la consommation de vin et autres alcools. L’eau potable, au robinet devient un bien courant, accessible à quasiment tous les foyers. Dans une économie désormais mondialisée, c’est aussi le grand essor des sodas et autres boissons associées à la jeunesse et à la culture rock.  En témoigne l’ouverture de plusieurs usines, comme l’usine Ricard en 1965 près de Rennes ou celle de Coca-Cola en 1963.

Rattrapée par la réalité [4], l’image du buveur breton ne s’en trouve que renforcée et perdure durablement après la Seconde Guerre mondiale, comme en atteste un article paru dans Le peuple breton de 1977, titrant « La Bretagne, championne du monde de l’alcoolisme ».

En deux siècles, le paysage du boire s’est ainsi considérablement modifié. Si les images et les stéréotypent perdurent, toutes les études statistiques, notamment les données de l’INPES [5], attestent aujourd’hui que l’alcoolisme comme comportement généralisé de la population ne correspond pas à la réalité actuelle régionale. La Bretagne arrive en troisième position, après le Nord et Midi-Pyrennées, des régions de plus forte consommation quotidienne d’alcool, mais l’écart avec la moyenne nationale se réduit. Et si 15 % des jeunes Bretons déclarent avoir été ivres « au moins dix fois dans l’année », le double de la moyenne nationale, les spécialistes rappellent que l’alcool festif est toujours beaucoup plus visible qu’ailleurs. Des « rues de la Soif »  à Rennes ou à Brest, aux petits bistrots de campagne, le café reste un haut lieu de sociabilité. On s’y retrouve en fin de journée, pour boire une « tasse » et parfois la tentation de « partir en piste », c’est-à-dire de consommer de l’alcool, en groupe, de bar en bar [6].

Bar-hôtel de l’Ouest à Saint-Brieuc, Créations Artistiques Heurtier, 1968 – CC BY NC ND – Collection musée de Bretagne, Rennes

Le buveur breton se rapproche du nouveau modèle dominant de consommation nationale. Ce nouveau buveur se caractérise par une baisse générale de la consommation d’alcool pur par habitant, corrélée à une baisse de la consommation alimentaire et à une augmentation en dehors des repas. Plus jeune, plus féminin, le nouveau buveur, de plus en plus « poly-buveur », boit aussi différemment selon les catégories socio-professionnelles, l’appartenance au monde rural ou urbain, dans une société de consommation qui ne cesse de le solliciter et lui proposer la nouvelle boisson à la mode.

Céline Chanas.

Texte extrait de Boire, de la soif à l’ivresse, éditions Fage, Lyon, 2015.


[1] In : Fillaut, Thierry, Les Bretons et l’alcool, 19e-20e siècle, p. 312. « Les propos de A.du Chatellier sont rapportés par L.Oges dans l’ivrognerie en Bretagne, bulletin de la société archéologique du Finistère, 1953, pp.19-30.

[2] In : Fillaut, Thierry, Op. cit.  Le Docteur Caradec rapporte qu’en 1840 dans le Léon « les dimanches, les jours de fête, de mariage, de baptême, de foire, de marché ne se passent pas sans copieuses libations ». extrait de CARADEC, Louis, Topographie médico-hygiéniste du département du Finistère ou guide sanitaire de l’habitant, Brest, 1861

[3] Dans le Finistère, les statistiques établissent que le nombre de débits de boissons par habitant passe de 1 pour 152 en 1855 à 1 pour 84 en 1901. In : FILLAUT, Thierry, op. cit. p.74.

[4] Au début des années 1950, la consommation d’alcool pur par habitant et par an s’établit en France à 22 litres. La mortalité par alcoolisme et cirrhose en Bretagne est l’un des plus élevés de France. In : FILLAUT, Thierry, op. cit. p.234.

[5] Institut national de prévention et d’éducation pour la santé

[6] FILLAUT THIERRY, Tous en piste, les jeunes bretons à l’alcool de 1950 à nos jours, Rennes, Presses de l’Ehesp, 2013, 136 p. [collection Contrechamp]

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